La Vie de Régis, saison 4 – épisode 3

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Capitaine, nous avons reçu un message du RdS Shelly’s Crypt…J’écoute.  « Capitaine Hammerlock, chère amie, ici Leroy Shelly, vous vous souvenez de moi ? Cela fait si longtemps que je n’ai pas eu de vos nouvelles. Vous semblez distante ces derniers temps. Se pourrait-il que l’artefact m’appartenant dont vous êtes présentement en possession en soit la cause ? Je suis certain que nous pourrons trouver un moment pour nous rencontrer très prochainement afin que vous me restituiez ce qui me revient de droit. N’ayez pas l’outrecuidance d’espérer échapper à mes traqueurs. Ce n’est qu’une question de temps avant que je saborde votre navire. Rendez-moi le phylactère de votre propre chef ou je serai dans l’obligeance de vous punir sévèrement. Bonjour chez vous. »

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– Asseyons-nous à cette table, si vous le voulez bien Régis.
– Fais comme chez toi, vieux.
– Je vais tâcher de synthétiser la situation pour que vous puissiez y voir plus clair. Puis-je vous offrir quelque chose ?
– Un demi. Il lance un regard au tenancier, lève l’index et hoche la tête en plissant les lèvres avant de reprendre.
Nous sommes l’un et l’autre le produit de l’imagination d’un Auteur qui ne termine pas ses histoires. Nous avons été égarés dans… ce qu’il me plait de nommer l’Incipit. Hors de l’espace et du temps.
– Merci, patron. C’est pour lui. Je ne vois qu’un seul mec égaré ici, et c’est toi Krissprolls. Pour ma part, tout va bien, ma friterie est au coin de la rue sur le front de mer. Je suis rangé des casseroles, merci.
– Vous savez pertinemment de quoi je suis en train de vous parler. Ce ne sont peut-être pas vos mots, mais vous le ressentez tout comme moi. Nous sommes coincés ici, et plus rien ne se passe. L’intrigue est au point mort. Cela ne vous demanderait qu’un peu de bon sens pour l’admettre. Nous sommes livrés à nous-mêmes à l’intérieur d’une bulle narrative improbable. Cependant, votre obstination à vous accrocher aux dernières notes écrites par l’Auteur à vôtre endroit et un certain don pour outrepasser les règles vous ont permis jusqu’à maintenant de tordre vôtre réalité au point, d’ailleurs, de vous transporter ici. Chez moi, si je puis dire. Il ne tient qu’à vous, à nous et à l’Auteur de reprendre en main nos existences.
– C’est-à-dire ? Je te préviens, j’ai pas l’intention de changer de religion. Déjà de un, parce que je me porte très bien sans. Et de deux partout quel match serré, parce qu’il paraît que de toute façon il est hors service. Tu sais, j’te vois venir avec ton beau discours et tes mocassins à glands, t’es le genre à vouloir me faire lire un bouquin sur la fin du monde et à m’enfler de quinze balles. Tu sais Suresnes, j’peux comprendre qu’on se lasse d’écrire la vie de types comme nous. On passe plus de temps à chercher des ennuis qu’à trouver des solutions. Et puis question bidoche, excuse-moi, on n’est pas taillé dans le marbre. Il y a des aventures plus sympathiques que celle du mec qui part de rien pour devenir le roi de la frite. Tu bosses dans quoi toi pour commencer ?
– Je suis ingénieur pour l’industrie. Je conçois des dérouleurs de papier hygiénique. La marque suédoise Mölnlycke, avant leur rachat par un grand groupe pharmaceutique.
– Ouais…je juge pas, il en faut. Et il se passe quoi dans ta vie ?
– Je quitte tout et je m’installe dans un chalet à la montagne où je peux allégrement réaliser un travail d’introspection et déblatérer sur la civilisation.
– Y’a pas de montagne, ici. Ça tient pas la route ton affaire.
– Justement, cet endroit constitue la dernière scène, un brouillon à peine, avant que je n’atteigne effectivement les Alpes. J’y évoque les raisons de mon départ, mon passé et mes erreurs. C’est pour cela que j’appelle ce lieu l’Incipit. Le décor est tracé à grands traits, rien n’est détaillé précisément, puisque ce n’est qu’un espace de transition permettant d’entrer au cœur de mon histoire. Il s’agit d’une scène toute simple : je marche sur l’esplanade l’air morose. Je traverse et m’insère dans une ruelle au bout de laquelle j’entre dans un café.
– Et puis ?
– Vous voyez la porte des toilettes, là-bas ? C’est là que je dois me rendre. Je dois m’asseoir sur la cuvette, observer le dérouleur de papier toilette et pris d’émotion prononcer le mot-clé Mölnlycke. C’est ainsi que je dois passer à la scène suivante.
– Et bah roule. Qu’est-ce qui t’en empêche ?
– Allez voir vous-même, Régis.

Le type paraît sérieux. Je le prends au mot, je vais pour ouvrir la porte des toilettes. Seulement à peine les charnières commencent à grincer, je me rends compte qu’il n’y a rien derrière. Je ne sais pas bien comment expliquer ça. C’est vide, rien. Et encore rien c’est déjà quelque chose. Y’a pas de mot pour ce que j’ai vu. Comme un gouffre immense, ou un puits sans fond mais dans l’autre sens. Un fond sans puits, j’avais le nez collé à un trou béant infini, comme un môme aurait le visage planté sur une vitrine de magasin de bonbons. Du coup dans le doute, j’ai refermé la porte vite fait. Il mitonnait pas l’affreux. Alors j’y dis :
– Hum… L’Auteur s’est sans doute planté de sujet. Je ne sais pas moi, on pourrait travailler ensemble plutôt, être des agents doubles infiltrés du KGB en mission pour sauver le monde. Ou mieux encore, un duo d’inspecteurs de police à Miami. On porterait des chemisettes hawaïennes et des lunettes de soleil de luxe. C’est toi qui conduirait parce que tu dénoterais pas au volant d’une grosse voiture de sport rouge et moi je passerais le coude par la fenêtre en sifflotant des mélodies à la mode. De temps en temps, on arrêterait des braqueurs en action et notre spécialité, ça serait qu’on n’utilise pas d’arme du tout, même pas de violence, ou alors morale pour la forme. On les ferait pleurer de honte les méchants et tout le monde nous applaudirait quand on irait à la friterie du quartier commander une merguez.
– Le programme est réjouissant. Ceci dit, la question n’est pas tant de savoir ce que nous pourrions être ensemble mais plutôt d’ouvrir une brèche pour retourner dans nos cosmogonies individuelles – autrement dit finir nos histoires respectives. Nous n’avons rien d’autre en commun, Régis. Vous et moi n’appartenons pas au même monde. Vous devrez vous y faire.

Tout s’explique, enfin j’espère.

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Impossible d’atterrir. Ordinateur, prépare la navette. Après mon départ, tiens-toi en orbite prêt à partir. Si tu reçois d’autres messages du RdS Shelly’s Crypt ou s’il tente de s’approcher, procède aux manœuvres habituelles de saut. Je me débrouillerai…bien reçu Capitaine… pressurisation de la navette en cours…Quelle est la température au sol ?…la température au sol est d’environ quinze degrés celsius, la température ressentie en raison des vents forts en provenance de la côte est estimée à dix degrés celsius, la température de l’eau est estimée à huit degrés celsius, la température… ça ira  Ordinateur, merci. Autant prévoir une petite laine…Soyez prudente et bon voyage Capitaine…

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