La Vie de Régis, Saison 4 – Épisode 2


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…Importation de nouvelles données en cours…
Une mise à jour ?…Non. Le système est instable…sa nature évolue rapidement…Comme s’il s’agissait d’un organisme symbiotique complexe, c’est étrange à cette échelle…Capitaine…je ne suis pas en mesure de vous fournir le calcul de la trajectoire d’entrée dans l’atmosphère…les données sont contradictoires…oui, je vois ça. La surface de la planète varie du simple au centuple à chaque instant. Pourtant l’atmosphère est pratiquement identique à celle de la Terre, à s’y méprendre…présence hostile détectée à dix années lumière…Nous ne pouvons plus attendre. Déclenchement de la phase de descente dans l’atmosphère.
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J’ai passé six épisodes à vendre des frites à des vacanciers zébrés. C’est à dire que je n’ai pas vu le temps passer pourtant il m’a semblé long. Comme une vieille rengaine, une vieille qui rengaine son Smith & Wesson. C’est la même chanson mais la différence c’est que toi, toi mon toit, tu n’es plus là. Oh non. Il y a des parasites sur la ligne narrative. Je suis en train de perdre le fil conducteur. Que se passe-t-il au fond quand quelqu’un nous tient en estime, ou la dragée haute pour responsable ? Respire.

Pourquoi les gens qui s’aiment sont-ils toujours un peu les mêmes ? Il s’agit d’une boucle. Un refrain, oui une rengaine tout à fait. Mon maillot préféré du Racing Club de Lens est celui de la saison 96-97, avec écrit Shopi dessus. Là, je décide que Jean-Guy porte ce maillot plutôt que son tricot jacquard. Il est aux Moules, je ne veux plus y aller, maman. De son crâne dégarni, je considère de faire germer une coupe mulet. Oui, ce sera parfait. Et si je déclare là, maintenant, que la serpillière est passée dans la baraque, alors c’est le cas. Pas besoin de réaliser l’action, le tir est cadré. Voilà, il suffit que je le dise. Si j’avais le temps de réfléchir à tout ce que je pourrais transformer dans cette vie, il y aurait moyen que je meure de rire mais là, c’est pas le moment, les clients fous en foule affluent, la deuxième paire gratuite, j’allume les gaz, contrôle la température et les réserves de munitions. Je me stabilise de pied ferme les mains ancrées sur le tablier à hauteur des hanches : prêt à envoyer la patate. Pourvu que ça dure.

Ils sont nombreux, mais désorganisés. Les plus valeureux, les moins polis aussi se pressent en première ligne, je leur mets la plâtrée. Supplément saucisse, une salve de vinaigre, un mioche se met à geindre, j’y colle un sticker la frite c’est la fête, celui avec l’otarie stupéfiante dessus. Un déglingos me cherche des noises, je le renvoie dans ses vingt-cinq mètres avec un direct de fricadelle, une famille nombreuse : triple portion ketchup-mayo et la salière à revenir, le tableau de bord est couvert de mains moites, je récite des poèmes de Darnal pour tenir le coup. D’un revers bien senti, une dizaine de clients affamés sont recouverts d’huile, j’empoigne la portière du frigo, sorbet vanille. Un zigoto un peu bavard réclame le menu végétarien, le ciel se déchire, la horde détourne le regard. Il y a dans le ciel un grondement inédit, un objet qui transperce le monde. J’en profite pour passer un coup sur le comptoir. Pourquoi Jean-Guy met-il autant de temps à revenir ? Ah bah v’là, t’en as mis du temps. Pis, juste après la marée comme par hasard ! Jean-Guy se recoiffe en observant l’air hagard sa nouvelle coupe dans le reflet du paravent translucide. Y’a pas à dire, il lui va bien ce maillot lensois. Il met fièrement en valeur sa panse à bière et les couleurs de l’équipe.

– Alors le mec, c’est qui ?
Un type qui a un nom de glace scandinave. Euh…Søren Pedersen.
– Et alors ?
Bah, c’est tout. Le type s’est assis à une table. Je l’ai marqué au maillot. Il a lancé un appel au patron. Ni une ni deux, j’ai dit « c’est pour moi » et je l’ai contré. Enfin, je me suis assis en face.
– Bon, mais que s’est-il passé ? Est-ce qu’il t’a dit quelque chose de particulier ?
D’abord, il a été surpris, forcément. Ensuite, on a échangé quelques banalités. C’est un suédois en vacances dans la région. Il a plus ou moins décrété qu’il était le personnage principal. C’était pas extrêmement clair, à vrai dire. Et le type est causant comme une endive. Un pisse-froid, un mou, exactement le genre de personne qu’on n’a pas envie de connaître.
– Je m’en doutais.
De quoi ?
– Pour une raison que j’ignore, j’ai l’intuition que tu es entré en contact avec un autre personnage de l’Auteur ; un gars qui n’a rien à voir avec notre aventure. On est pas sensés se rencontrer, pourtant vous avez communiqué.
Pardon ?
– Il doit y avoir une logique. Nos deux univers entrent en conflit. Comme dans ton bureau, enfin quand tu étais le narrateur. Tu sais, quand j’ai voulu y mettre le feu à ton bureau et que Katharina nous en a empêché, Franz et moi. On ne devait pas se rencontrer non plus. D’ailleurs, on ne s’est pas vraiment rencontrés. C’était comme une faille spacio-temporelle ou un truc du genre. Je ne vois que cette possibilité pour le moment.
– Pourquoi dans ce bistrot un peu minable de la côte d’Opale ?
Parce que c’est à deux pas de la friterie déjà, et qu’il a conscience que je n’ai ni voiture ni envie de dérouler les kilomètres à pieds, sûrement. En plus, la côte d’Opale est très jolie au printemps, ça sent moins la marée en hiver parce que le froid fige les embruns, comme dans les chambres froides. Tu as déjà visité un atelier de découpe ?
– Non… Et toi ?
Ah oui, j’en ai un souvenir très clair. Ça pue pas. Il y a de la barbaque qui flotte tout autour, des quarts de bœuf éviscérés, des demi-moutons, des têtes de veau qui te ressemblent mais ça ne pue pas. Tiens, regarde, il arrive. Il traverse la rue. Il s’approche. Il est juste devant nous. Bon sang qu’il est moche ! Il ouvre la bouche. Il va passer commande, attention !
– Haagen Das, Sören ! Jean-Guy m’a tout raconté. T’es foutu. Alors comme ça, tu tentes un hold-up sur ma holding company? Comprendo la cerveza por favor ? Des harrengs saures comme toi, j’en mange deux fois par semaine. Surtout les au naturel, c’est mes préférés. Alors, sur place ou à emporter ?
– Monsieur Régis, je présume. Quel piètre narrateur vous faites. Ne pensez-vous pas qu’il est temps pour votre…associé de reprendre ses fonctions ? Permettez-moi de mettre un peu d’ordre à vos affaires.
– Speak french, I see.
– Vous semblez indisposé. Quelque chose ne va pas ? On devine dans son regard livide toute la volonté qui l’anime.(Je ne vous remercierai jamais assez Monsieur Pedersen)
J’en sais rien, la faim dans le monde peut-être ?
Il esquisse un sourire éclatant. Le climat vous convient, j’espère. L’air iodé, le chant des mouettes et ce calme, Monsieur Régis…ce calme que vous ne cessez de perturber.  Savez-vous seulement comment et surtout pourquoi vous êtes arrivé ici ? Précisément, ici.

Le glou-glou de l’évier, une mouche qui fait bzz-bzz-bzz, la radio qui crépite, le bac de cuisson qui refroidit, les pages du bloc-notes qui font flop-flop, portés par l’air salin qui fait… qui fait…qui fait. Mes pieds sont posés sur le sol métallique de la baraque à frites, mes mains reposent sur le comptoir que mon index droit tapote en rythme. Ce qui signifie que je cherche intensément à réfléchir. Ce qui est mal barré. Raturé. C’est ça.

– J’ai été raturé par Katharina dans le bureau de Jean-Guy, enfin du narrateur. Quand l’Auteur a vu ça, il a dit non non non, c’est pas possible hé-ho du bateau. Et après, paf la friterie. J’ai bon ou pas ?