La Vie de Régis – Saison 4, épisode 1

Le mécanisme de l’absurde c’est le mécanisme de la raison. Parce que l’absurde c’est obligatoirement logique ; c’est pour ça que c’est inquiétant.

Une chose qui ne serait pas logique et qui serait ce qu’on appelle absurde, ce serait une chose folle, ce serait de la folie. Or, moi je ne prétends pas être fou. (…) Je crois que c’est de là que part toute chose absurde : c’est à partir d’une chose qui est a priori inexplicable pour la raison mais qui se déroule normalement, qui se fait et que l’on doit accepter, pour moi c’est ça l’absurde. (R. Devos)

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J’éteins la radio, la friteuse et le groupe électrogène. La plage retrouve son calme habituel : sous un soleil de plomb, plus personne à servir. Il ne reste que le ciel immense surplombant une mer à l’écume poisseuse sur un désert de sable gris. La digue en béton souligne le paysage, un type au loin s’approche au ralenti et derrière lui une forme immense se dessine entre les nuages. Avant de compter la caisse, j’ouvre une canette.

OK Corral, tout est en ordre de bataille rangée. Je crois qu’on s’est un peu laissés aller à la routine du néant, Jean-Guy. Pour te remercier d’avoir filé le coup de main d’hier, voici ton tablier. Tu es officiellement embauché à la friture. D’ici quelques heures, une nouvelle vague de touristes va s’agglutiner au guichet. Montrons-nous braves dans ce nouveau monde. Pour cette raison, je voudrais que tu fasses quelque chose pour moi. Il y a un type qui se traîne jusqu’au bistrot d’à côté tous les matins, tu ne t’en souviens pas mais nous en avons parlé juste avant que tu deviennes un ancien joueur de foot. Dit comme ça, c’est bizarre, ouais. Bah tiens-toi bien, c’est pas fini. Ce que je voudrais, tu vas voir c’est très simple, tu le suis jusqu’au troquet, tu commandes un café par exemple et tu te débrouilles pour lier la conversation. T’y fais un nœud à la conversation, compris ? Je veux tout savoir sur ce mec. Là tu vas me demander pourquoi.

-Pourquoi ?

Parce qu’il s’avère que j’ai réfléchi. Avant que le monde ne s’agite, le seul énergumène qui errait sur l’esplanade, c’était lui. S’il a attiré mon attention, c’est sûrement qu’il a de l’importance dans cette aventure. Tu es devenu Jean-Guy au moment où nous avons réalisé, ton ancien toi et moi tout seul, que cet homme pourrait être le NOUVEAU HÉROS. Forcément, je tolère ton air paumé. Mon pauvre vieux, tu ne te souviens vraiment de rien ?

-Du tout. Il te reste des beignets ?

Tiens. Nous sommes coincés ici, en fait n’essaie même pas de comprendre, dis-toi qu’on a tout intérêt à sortir de cette impasse en forme de baraque à frites. Avant que tu deviennes Jean-Guy, tu n’avais pas forme humaine et tu passais ton temps à me dire comment je devais agir. C’était agaçant, mais c’était le toi que je connaissais. J’ai failli plonger moi aussi. Apparemment l’auteur est en train de mettre en place les éléments de sa narration, et il a décidé qu’il n’aurait plus besoin de toi. De mon côté, ça s’annonce pas jojo non plus, même si jusqu’à maintenant j’ai résisté au lavage de cerveau. Un de plus.

La mission, si tu l’acceptes Guigou, consiste à dribbler à travers les maillons de l’histoire et de récolter les informations que tu trouveras entre les lignes. Tu vois les efforts que je produis pour formuler cette demande. Cette unique phrase, je l’ai répétée toute la nuit, en essayant de me convaincre qu’elle avait du sens. Elle a du sens cette phrase ?

-J’en sais rien Régis. C’est toi le patron. Si tu penses que c’est une bonne idée, je te suis. Je vais le marquer au maillot ton loustic. Mais à quoi il ressemble au juste ?

Regarde, il vient toujours au bon moment l’ami du petit déjeuner, c’est simple tu vois, il arrive lentement par la droite. Tu peux pas te tromper, il est tout seul. Alors, tu ne nous l’effraies pas, d’accord ? Il ne doit se douter de rien. Attends un peu qu’il ait passé sa commande et assieds-toi à la table d’à côté. C’est une mission d’infiltration Jean-Guy. Normalement, dans ce genre de situation, les pros portent des lunettes de soleil et un journal troué sous le bras. Mais notre spécialité c’est l’improvisation. Allez, enfile les crampons et fonce champion !

Le réel avantage avec les joueurs de foot, même les récents anciens, c’est qu’un bon discours des familles façon allez les bleus on est tous ensemble, autorise vraiment de leur demander n’importe quoi. Ils sont dociles. Et si tu leur donnes un ballon à taper, ils marquent des buts, sinon ils se contentent de les atteindre.

Sa majesté la lenteur passe devant la friterie, toujours sans m’adresser le moindre regard. Vraiment, cet humain qui m’ignore, je ne le sens pas du tout. Cela dit avec les vapeurs d’huile, et cette chaleur accablante, je suis un peu sonné. Jean-Guy se faufile par la porte de la cabine d’un passement de jambes, il traverse la rue ni vu ni connu et se tient à quelques mètres du limaçon. Ils arrivent au coin de la rue et disparaissent l’un derrière l’autre.

Après j’en sais rien, comme hier, des gens surgissent de partout, les voitures, le petit train, les enfants capricieux et les parents à la peau zébrée, les commandes qui affluent encore et encore, mais cette fois c’est plus simple, ce sont les mêmes clients, les mêmes commandes, je pourrai bien m’en sortir seul à la longue.

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Récupération des données en cours…douze pourcents…calibrage de l’angle d’approche…calcul de la trajectoire…déclenchement de la phase d’accélération du réacteur subatomique…ordinateur, analyse de l’atmosphère…ce système comporte des anomalies sévères…nature des anomalies…analyse en cours…le système est instable…risque important d’effondrement gravitationnel…je vois, sans doute une singularité quantique, ce qui rend l’opération d’autant plus périlleuse et excitante, nous devons prendre ce risque : c’est sans doute notre seule issue.