{"id":1965,"date":"2014-03-08T03:02:51","date_gmt":"2014-03-08T01:02:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.sainthuitre.net\/wordpress\/?p=1965"},"modified":"2014-03-08T03:02:51","modified_gmt":"2014-03-08T01:02:51","slug":"la-monnaie-de-la-piece","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/2014\/03\/08\/la-monnaie-de-la-piece\/","title":{"rendered":"La monnaie de la pi\u00e8ce"},"content":{"rendered":"<p>Je suis suivi par un v\u00e9hicule utilitaire immatricul\u00e9 dans l&rsquo;est de la France. Il me serre, les occupants n&rsquo;ont pas l&rsquo;air commode. Lunettes noires, cheveux ras, visages marqu\u00e9s. Je fais mine de tourner \u00e0 droite, ils font pareil. Pourtant je tourne \u00e0 gauche, brusquement. Ils font de m\u00eame. Je freine, ils freinent. J&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re, ils acc\u00e9l\u00e8rent. Je d\u00e9vie, ils continuent droit. Je reviens sur la route et rentre chez moi. A cinquante m\u00e8tres de la maison, ils s&rsquo;arr\u00eatent.<br \/>\nJe n&rsquo;ai pas peur, je suis terroris\u00e9.<\/p>\n<p>Pourquoi moi ? Le peintre a certainement racont\u00e9 que ce n&rsquo;\u00e9tait pas sa faute si le chantier avait pris du retard. Il avait sans doute d\u00e9fendu l&rsquo;id\u00e9e que si j&rsquo;avais fait mon boulot, l&rsquo;entreprise de gros oeuvre n&rsquo;aurait pas d\u00e9pos\u00e9 le bilan et que nous serions aujourd&rsquo;hui tous riches. Enfin, au moins le propri\u00e9taire et le peintre. Et je crains que le propri\u00e9taire, dans un acc\u00e8s de rage, ait d\u00e9cid\u00e9 de mettre fin \u00e0 mes jours par le biais d&rsquo;une \u00e9quipe de nettoyeurs.<br \/>\nIl m&rsquo;avait pr\u00e9venu. Les choses ont tourn\u00e9 mal. J&rsquo;\u00e9tais pr\u00e9venu. Mais ce n&rsquo;est pas de ma faute.<br \/>\nEn r\u00e9alit\u00e9, les choses ont tourn\u00e9 mal du point de vue du propri\u00e9taire. Il gagne moins d&rsquo;argent que pr\u00e9vu \u00e0 un moment donn\u00e9, qu&rsquo;il avait planifi\u00e9. Comme tous les banquiers dans toutes les banques du monde, il voit un t\u00e9moin s&rsquo;allumer, signifiant que de l&rsquo;argent n&rsquo;entre pas et il panique.<\/p>\n<p>Je r\u00eave de ne plus fr\u00e9quenter de banquiers.<\/p>\n<p>Je vois des clignotants s&rsquo;allumer toute la journ\u00e9e, tout le temps, comme des guirlandes et je ne panique pas. C&rsquo;est pour \u00e7a que j&rsquo;existe.<\/p>\n<p>For\u00eat de Phalempin, j&rsquo;ai mal aux genoux. Ils m&rsquo;ont eu ces b\u00e2tards. A grands coups de pied de biche, ils ont cass\u00e9 mes tibias. C&rsquo;est la premi\u00e8re fois qu&rsquo;on me casse quelque chose. Je pleure un peu. Un peu moins que lorsqu&rsquo;on m&rsquo;a ouvert la gencive \u00e0 vif pour crever un abc\u00e8s au niveau d&rsquo;une dent de sagesse qui poussait. Un peu plus que lorsqu&rsquo;Emilie m&rsquo;a quitt\u00e9.<br \/>\nJe me souviens que les jours suivant cette rupture, j&rsquo;ai souffert volontairement. J&rsquo;ai exp\u00e9riment\u00e9 la douleur. D&rsquo;o\u00f9 un amour naissant pour les caves, le SM et le cuir \u00e0 m\u00eame la peau, la nuit. Et la drogue pour r\u00e9sister plus longtemps avant de s&rsquo;\u00e9vanouir.<\/p>\n<p>Je rampais sur les feuilles mortes depuis deux heures, toujours dans la m\u00eame direction en esp\u00e9rant sortir de la for\u00eat \u00e0 un moment donn\u00e9. Des mouches me pondaient des oeufs sur les rotules, je geignais comme une petite truie mal faite et j&rsquo;avais envie de pisser. Soudain une fille en gilet rouge, jupe et bas noirs a crois\u00e9 ma route et j&rsquo;ai band\u00e9.<\/p>\n<p>&#8211; Qu&rsquo;est-ce tu fous l\u00e0 ?<br \/>\n&#8211; Si seulement je savais. On est o\u00f9 ?<br \/>\n&#8211; Phalempin.<br \/>\n&#8211; J&rsquo;ai mal aux jambes.<br \/>\n&#8211; Ouais. R\u00e8glement de compte ?<br \/>\n&#8211; J&rsquo;en sais rien. T&rsquo;as une voiture ?<br \/>\n&#8211; Tu as de quoi payer ?<br \/>\n&#8211; Je suis \u00e0 poil, \u00e7a se voit pas ?<br \/>\n&#8211; Oui mais as-tu de quoi me payer le taxi ?<br \/>\n&#8211; S\u00fbrement. Aide-moi \u00e0 me relever, j&rsquo;ai besoin d&rsquo;un m\u00e9decin.<br \/>\n&#8211; T&rsquo;es s\u00fbr que tu peux marcher ?<br \/>\n&#8211; T&rsquo;es pas m\u00e9decin ? Laisse tomber. J&rsquo;ai besoin d&rsquo;une clope.<br \/>\n&#8211; Prends mon manteau. J&rsquo;appelle un ami.<br \/>\n&#8211; Quel genre d&rsquo;ami ? Merci.<br \/>\n&#8211; Un ami qui g\u00e8re ce genre de probl\u00e8me.<br \/>\n&#8211; Je suis pas un probl\u00e8me, j&rsquo;ai mal, je veux rentrer chez moi.<br \/>\n&#8211; Je sais, je sais. Gilles ? Tu peux venir ? Il y a un type l\u00e0 qui s&rsquo;est fait p\u00e9ter les jambes. Ouais, les tibias. Tu peux m&rsquo;aider ? Dans la for\u00eat ouais. A Phalempin. Ha ha.. d\u00e9conne pas, j&rsquo;suis seule avec lui et il me fait flipper. ..Nan il m&rsquo;a rien fait. C&rsquo;est pas moi. Ok. A tout \u00e0 l&rsquo;heure. Bisous.<\/p>\n<p>&#8211; D&rsquo;accord. Disons qu&rsquo;on s&rsquo;est pas rencontr\u00e9, d&rsquo;accord ? Je vais laisser les vers se d\u00e9velopper dans mes articulations et ramper dans cette direction. Avec un peu de chance je trouverai des gens stables et normaux qui m&#8217;emm\u00e8neront aux urgences. Ciao !<br \/>\n&#8211; Hey, reste l\u00e0.<br \/>\nJe rampais tranquillement vers le sud.<br \/>\n&#8211; Bouge pas, connard.<br \/>\n&#8211; J&rsquo;ai des oeufs de mouche dans les rotules.<br \/>\n&#8211; Bouge pas ou tu prendras mon talon dans la gueule.<br \/>\n&#8211; Quand je dis \u00ab\u00a0j&rsquo;ai des oeufs de mouche dans les rotules\u00a0\u00bb \u00e7a n&rsquo;\u00e9veille pas de compassion chez toi?<br \/>\n&#8211; Ta gueule.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai pris une dizaine d&rsquo;aspirines entre cette derni\u00e8re r\u00e9plique et le moment o\u00f9 j&rsquo;ai eu le droit de me lever de mon lit chez Gilles. Gilles a une jolie maison bourgeoise en p\u00e9riph\u00e9rie de Lille, qu&rsquo;un jardin entretenu encercle et qu&rsquo;un portail m\u00e9tallique vid\u00e9o-surveill\u00e9 enferme. C&rsquo;est un mec bien Gilles. Il me file des claques pour me r\u00e9veiller quand j&rsquo;arrive \u00e0 m&rsquo;endormir. Il me donne de la bouffe pour chat et de l&rsquo;eau ti\u00e8de. Parfois j&rsquo;ai le droit \u00e0 un verre de mauvais whisky &#8211; histoire de me calmer dans mes moments de r\u00e9volte.<\/p>\n<p>Je sais que personne ne s&rsquo;inqui\u00e8te pour moi. Tout a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour que je sois le seul responsable possible et que ma famille trouve \u00e7a normal. Etrangement, je consid\u00e8re que seul je n&rsquo;ai aucun int\u00e9r\u00eat pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me de mon client &#8211; \u00e0 l&rsquo;origine du rapt.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;agit d&rsquo;une vengeance froide. Punir pour l&rsquo;exemple. Mais quel exemple puisque je suis seul. Ou bien ne le suis-je pas ? Et alors, quel probl\u00e8me existe t-il en dehors du fait que je suis en retard sur la livraison d&rsquo;un chantier pour lequel plus personne ne veut agir ?<\/p>\n<p>Des mouches commencent \u00e0 \u00e9clore de mes genoux. Je suis \u00e9mu. Ces mouches sont mes premiers enfants. Je leur donne des noms. Ursule, B\u00e9atrice, Jean-Germaine, Cl\u00e9a, Martine.<br \/>\nMon ge\u00f4lier est un sale con. Il n&rsquo;aime pas que je ris, alors il tape sur mes enfants, sur mes rotules, et nous sommes en deuil. En deuil de mes enfants, en deuil de mes rotules.<\/p>\n<p>Je pense que je ne marcherai plus jamais. Pourtant, je veux m&rsquo;enfuir. Moi qui n&rsquo;ai jamais voulu vivre, aujourd&rsquo;hui je reconnais vouloir laisser un petit mot \u00e0 tout le monde: \u00ab\u00a0ce n&rsquo;est pas de ta faute\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0merci pour tout\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0je t&rsquo;ai tant aim\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0tu as vu, je te l&rsquo;avais dit que \u00e7a finirait mal\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mon tortionnaire me dit : \u00ab\u00a0on te lib\u00e8re\u00a0\u00bb<br \/>\nJe dis \u00a0\u00bb merci\u00a0\u00bb.<br \/>\n&#8211; Le boss dit que tu sers \u00e0 rien.<br \/>\n&#8211; Il a raison.<br \/>\n&#8211; On va te jeter dans la Deule.<br \/>\n&#8211; C&rsquo;est idiot, je comptais changer de vie, et je ne sais pas nager !<br \/>\n&#8211; Justement.<br \/>\n&#8211; D&rsquo;accord, liquidez-moi, mais laissez-moi \u00e9crire un dernier mot pour ma famille !<br \/>\n&#8211; Certainement pas. Sale con.<br \/>\n&#8211; Etait-ce bien n\u00e9cessaire ? Au moins une derni\u00e8re bi\u00e8re ?!<br \/>\n&#8211; Va pour la bi\u00e8re, m\u00eame plusieurs.<br \/>\n&#8211; Je savais que vous aviez un soup\u00e7on d&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<p>On a picol\u00e9, avec mon ge\u00f4lier, pendant deux ou trois heures, plusieurs packs de mauvaise bi\u00e8re.<br \/>\nJ&rsquo;ai appris qu&rsquo;il \u00e9tait divorc\u00e9, au RSA, sans dipl\u00f4me, qu&rsquo;il voulait devenir auto-entrepreneur mais que le m\u00e9tier de ravisseur lui rapportait plus. Nous avons parl\u00e9 de sa femme, de ses trois enfants et de son addiction \u00e0 l&rsquo;alcool. Quelque part, finalement, \u00e7a nous faisait un point commun. Apr\u00e8s une accolade, il m&rsquo;a jet\u00e9 dans la de\u00fble, pieds et poings li\u00e9s &#8211; mais pas trop.<br \/>\nNous \u00e9tions devenus amis, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re. Il ne pouvait pas ne pas me laisser une chance.<\/p>\n<p>J&rsquo;en suis sorti sans trop savoir comment. Je suis rentr\u00e9 tant bien que mal en rampant. Dans l&rsquo;appartement tout \u00e9tait saccag\u00e9 mais le lit m&rsquo;attendait intact. Jamais je n&rsquo;ai aussi bien dormi de toute ma vie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis suivi par un v\u00e9hicule utilitaire immatricul\u00e9 dans l&rsquo;est de la France. Il me serre, les occupants n&rsquo;ont pas l&rsquo;air commode. Lunettes noires, cheveux ras, visages marqu\u00e9s. Je fais mine de tourner \u00e0 droite, ils font pareil. Pourtant je tourne \u00e0 gauche, brusquement. Ils font de m\u00eame. Je freine, ils freinent. J&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re, ils acc\u00e9l\u00e8rent. 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