{"id":2404,"date":"2015-07-27T11:57:44","date_gmt":"2015-07-27T10:57:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.sainthuitre.net\/wordpress\/?p=2404"},"modified":"2024-03-30T15:18:52","modified_gmt":"2024-03-30T14:18:52","slug":"feuilleton-de-lete-episode-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/2015\/07\/27\/feuilleton-de-lete-episode-4\/","title":{"rendered":"Feuilleton de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 &#8211; Episode 4"},"content":{"rendered":"<p>En entrant dans le r\u00e9fectoire, j&rsquo;ai tout de suite compris qu&rsquo;il venait de se passer un drame ; quelque chose d&rsquo;assez grave pour que toute la tribu se tienne en chien de fa\u00efence. Pas un seul bruit. M\u00eame pas Albert, qui pourtant d&rsquo;habitude n&rsquo;en manque pas une pour s&rsquo;exprimer verbalement un peu plus fort que les autres.<\/p>\n<p>L&rsquo;unique longue table qui traverse toute la pi\u00e8ce accueille les r\u00e9sidents pour les trois repas quotidiens, les pauses caf\u00e9, les tisanes avant d&rsquo;aller se coucher et parfois m\u00eame des r\u00e9unions pour les gentils organisateurs que nous sommes.<\/p>\n<p>L\u00e0 autour de la table, une dizaine de r\u00e9sidents et d&rsquo;organisateurs debout : Albert le boss, Sophie-qui-sourit, une nana avec un gros turban multicolore sur la t\u00eate et plein de bijoux aux mains et autour du cou, Christian le philosophe allemand avec ses lunettes \u00e0 gros bord, Emile le sculpteur pervers qui peut pas s&#8217;emp\u00eacher de mouler des nichons avec tous les mat\u00e9riaux qu&rsquo;il a \u00e0 port\u00e9e de main, et trois ou quatre autres types avec des bandanas multicolores sur la t\u00eate et des tatouages moches sur les bras repr\u00e9sentant des animaux de la jungle.<\/p>\n<p>Ils se tiennent debout et regardent par terre en direction de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la table. Comme ils n&rsquo;ont pas l&rsquo;air de vouloir bouger, je fais le tour pour aller voir ce qu&rsquo;il y a de si important. Et bah mon vieux, c&rsquo;est la Suzanne de Lausanne qui<br \/>\ns&rsquo;est effondr\u00e9e de sa chaise. Elle g\u00eet au sol les yeux r\u00e9vuls\u00e9s dans une flaque de ce qui doit \u00eatre de la pisse m\u00e9lang\u00e9e \u00e0 de la porcelaine bris\u00e9e et de la soupe d\u00e9gueulasse.<\/p>\n<p>&#8211; On va pt\u00eat appeler les pompiers, non ? que je balance \u00e0 la cantonade histoire de briser le silence.<br \/>\n&#8211; Certainement pas, s&rsquo;excite Albert. Nous allons g\u00e9rer \u00e7a entre nous comme d&rsquo;habitude. Tu m&rsquo;as compris, R\u00e9gis ? COMME D&rsquo;HABITUDE.<\/p>\n<p>Je le regarde perplexe pendant un moment et puis je reviens sur Suzanne. Pourvu que ce ne soit qu&rsquo;un \u00ab\u00a0petit malaise\u00a0\u00bb. D\u00e9sol\u00e9 ma grande. Apr\u00e8s la troisi\u00e8me claque (revers main droite) envoy\u00e9e juste au niveau de l&rsquo;oreille gauche, ma Suzanne revient \u00e0 elle. Rapidement Albert et Christian arrivent avec un verre d&rsquo;eau, une trousse \u00e0 pharmacie et un seau et une serpill\u00e8re.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai juste le temps de demander \u00e0 Suzanne si elle peut m&rsquo;entendre et me voir. Je lui montre trois doigts, elle me dit : \u00ab\u00a0Em&#8230; em..\u00a0\u00bb Ouais, la r\u00e9ponse \u00e9tait trois. C&rsquo;est rien on r\u00e9essaie. Je lui montre quatre doigts en mimant la r\u00e9ponse avec ma bouche. Elle dit : \u00ab\u00a0Elle \u00e9tait l\u00e0. Elle \u00e9tait l\u00e0&#8230; devant moi. C&rsquo;est impossible&#8230; Albert, c&rsquo;est impossible\u00a0\u00bb. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de lui donner la r\u00e9ponse. Non, Suzanne, t&rsquo;as d\u00fb avoir un sacr\u00e9 coup \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re du cr\u00e2ne, la r\u00e9ponse est quatre. QUATRE SUZANNE.<\/p>\n<p>Albert m&rsquo;\u00e9carte avec son bras et me montre le seau et la serpill\u00e8re. Je pr\u00e9sume que je suis aussi pay\u00e9 pour \u00e7a. \u00ab\u00a0Nous allons l&#8217;emmener dans sa chambre, et lui donner des s\u00e9datifs. Quelqu&rsquo;un devrait rester \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Sophie ?<br \/>\n&#8211; Entendu, j&rsquo;annule la s\u00e9ance de yoga ashtanga ?<br \/>\n&#8211; Evidemment que tu annules la s\u00e9ance ! mitraille Albert \u00e0 faire r\u00e9sonner les murs.<\/p>\n<p>Une fois Suzanne \u00e9vacu\u00e9e, les autres r\u00e9sidents retournent \u00e0 leurs activit\u00e9s. Sauf la nana au turban. Elle reste plant\u00e9e l\u00e0 au milieu du r\u00e9fectoire avec un regard \u00e0 foutre les jetons dans ma direction. Enfin pour \u00eatre tr\u00e8s clair, elle regardait \u00e0 travers moi &#8211; comme si je n&rsquo;existais pas. Alors je continue de nettoyer la pisse, la soupe et la porcelaine avant qu&rsquo;elles ne s&rsquo;incrustent entre les lames du plancher. Apr\u00e8s \u00e7a pue, c&rsquo;est une HORREUR. Surtout la soupe de Franz. Je dis quand m\u00eame \u00e0 tout hasard : \u00ab\u00a0\u00e7a va m&rsquo;dame, vous allez pas me faire un malaise aussi des fois ? parce que si on pouvait \u00e9viter \u00e7a m&rsquo;arrangerait, j&rsquo;ai pas que \u00e7a \u00e0 foutre de nettoyer la merde des autres, voyez ?\u00a0\u00bb<br \/>\n&#8211; Je la vois aussi, dit-elle d&rsquo;une voix d&rsquo;OUTRETOMBE.<br \/>\n&#8211; Hein ? Je suis s\u00fbr que c&rsquo;est la bouffe, \u00e7a. Il a d\u00fb se gourer dans ses \u00e9pices mon bon Franz et il a confondu sa r\u00e9serve de LSD avec le curry ou un truc du genre. Qu&rsquo;est ce que vous voyez m&rsquo;dame ?<br \/>\n&#8211; L\u00e0 devant l&rsquo;armoire, je ressens une \u00e9nergie extr\u00eamement n\u00e9gative. Quelqu&rsquo;un est ici et nous veut du mal.<br \/>\n&#8211; O\u00f9 \u00e7a ? Je me tourne vers l&rsquo;armoire et je crois bien avoir fait un bond d&rsquo;une vingtaine de centim\u00e8tres en arri\u00e8re exactement comme ces chats qu&rsquo;on filme en train d&rsquo;avoir peur et qui permettent \u00e0 des cons sur internet de gagner de l&rsquo;argent<br \/>\nparce que d&rsquo;autres cons ne peuvent pas s&#8217;emp\u00eacher de regarder. J&rsquo;encha\u00eene sur une position self-defense, balai serpill\u00e8re. Je distingue accroupie \u00e0 moins d&rsquo;un m\u00e8tre de moi, la silhouette floue d&rsquo;une femme au visage cach\u00e9 par de long cheveux noirs.<\/p>\n<p>&#8211; Tu m&rsquo;as foutu une de ces frousses ! Je me retourne sur le turban magique et je lui dit : mais nan, c&rsquo;est rien \u00e7a, c&rsquo;est Emelyne ! Elle est un peu patraque en ce moment.<br \/>\n&#8211; Tu peux la voir ?<br \/>\n&#8211; Bah ouais j&rsquo;suis pas aveugle, hein.<br \/>\n&#8211; Est-ce que tu peux l&rsquo;entendre ?<br \/>\n&#8211; D&rsquo;habitude oui, mais l\u00e0 elle parle pas donc heu&#8230; Et j&rsquo;ai quelques probl\u00e8mes d&rsquo;audition. Mais j&rsquo;vous vois venir, c&rsquo;est pas ce que vous croyez&#8230;<br \/>\n&#8211; &#8230;Je peux pratiquement voir son aura. Essaie de la garder ici. Je vais essayer de rentrer en contact avec elle en pratiquant un RITUEL CHAMANIQUE.<br \/>\n&#8211; Il est interdit de fumer dans le r\u00e9fectoire, madame. Chamanique ou pas chamanique, chamarche pas.<br \/>\n&#8211; Appelle-moi Amanda, mon chou. C&rsquo;est la plus excitante exp\u00e9rience de spiritisme qu&rsquo;il m&rsquo;est donn\u00e9 de r\u00e9aliser. Et tu vas m&rsquo;aider.<br \/>\n&#8211; C&rsquo;est \u00e7a. Je suis dans une maison de fous.<\/p>\n<p>Elle sort d&rsquo;une esp\u00e8ce de sac de course en tissu \u00e0 motif Krishna et cetera une bo\u00eete en bois sombre couverte de dorures et de ce que j&rsquo;assimile \u00e0 des brillants en plastique color\u00e9.<\/p>\n<p>Pendant qu&rsquo;elle d\u00e9balle tout son attirail, je me retourne sur Emelyne. Elle s&rsquo;est redress\u00e9e d&rsquo;un coup, plus \u00e9nerg\u00e9tiquement que d&rsquo;habitude. Je tends le bras vers elle pour \u00e9viter qu&rsquo;elle s&rsquo;approche : \u00ab\u00a0fais gaffe Emelyne, t&rsquo;es pieds nus, tu vas te couper, y&rsquo;a des p&rsquo;tits bouts de porcelaine partout, little pieces of porcelaine, dangerous cut your foot, okay ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais elle est moins int\u00e9ress\u00e9e par ce que je lui raconte que par le cin\u00e9ma d&rsquo;Amanda l&rsquo;extralucide. Est-ce qu&rsquo;\u00eatre ultra lucide c&rsquo;est comme \u00eatre ultra sobre tout le temps ? Tu m&rsquo;\u00e9tonnes apr\u00e8s que tu p\u00e8tes les plombs&#8230; Elle devrait arr\u00eater \u00e7a et se mettre au rouge. \u00e7a d\u00e9tend.<\/p>\n<p>Amanda avait allum\u00e9 une bougie de cire noire et s&rsquo;\u00e9tait fichue un cristal rose sur le turban pendant ce temps-l\u00e0. Elle a r\u00e9pandu sur la table des petits objets curieux et plut\u00f4t jolis. Sauf un bout de bois vraiment crade orn\u00e9 d&rsquo;os de poulet ou d&rsquo;un autre volatile quelconque, on dirait un hochet ou un bilboquet, tu vois ce que je veux dire ? Mais si quelqu&rsquo;un offre \u00e7a \u00e0 un gosse, c&rsquo;est clairement pour que le gosse devienne d\u00e9finitivement insomniaque.<\/p>\n<p>Alors elle secoue son hochet d&rsquo;une main et remue ses galets sur la table de l&rsquo;autre main, en baragouinant ce qui ressemble \u00e0 des formules magiques. Derri\u00e8re moi, je sens du mouvement. Emelyne a le nez dans l&rsquo;armoire flamande.<\/p>\n<p>&#8211; Tu cherches quelque chose ? Tu veux une assiette ? T&rsquo;as pas mang\u00e9 c&rsquo;est \u00e7a ? Look for something ? Want food ? Hein, Emelyne, tu as faim, angry ? ou hungry je sais jamais.<\/p>\n<p>Elle se tourne brutalement vers moi et balance fa\u00e7on lancer de disque une assiette plate qui manque de m&rsquo;arracher le lobe de l&rsquo;oreille droite. L&rsquo;assiette finit \u00e0 quelques m\u00e8tres d&rsquo;Amanda qui est toujours occup\u00e9e \u00e0 r\u00e9citer des conneries.<\/p>\n<p>&#8211; H\u00e9 ho, \u00e7a va bien, dis ! J&rsquo;t&rsquo;aime bien mais la vaisselle \u00e7a co\u00fbte cher. Qui c&rsquo;est qui va payer, who is going to pay ? I love you but attention. My patience has ses limites, you see ?<\/p>\n<p>Je vois bien qu&rsquo;elle est repartie pour lancer une assiette alors cette fois je r\u00e9ussis \u00e0 attraper l&rsquo;assiette avant qu&rsquo;elle ne la lance. Enfin pas exactement. Disons que j&rsquo;accompagne le geste olympique d&rsquo;Emelyne et je me retrouve \u00e0 terre. Sans me vanter, je suis pas un athl\u00e8te de haut niveau (j&rsquo;aime pas porter le lycra) mais j&rsquo;ai une bonne condition physique, tu vois. D&rsquo;habitude, pour r\u00e9ussir \u00e0 me mettre \u00e0 terre comme elle l&rsquo;a fait, il faut s\u00e9v\u00e8rement m&rsquo;imbiber d&rsquo;alcool fort ou s&rsquo;y<br \/>\nmettre \u00e0 plusieurs. Sa force est juste SURNATURELLE.<\/p>\n<p>Le temps que je me rel\u00e8ve, elle a eu le temps de faire exploser une dizaine d&rsquo;assiettes, et voil\u00e0 qu&rsquo;elle crie maintenant. En fait, je devrais plut\u00f4t dire qu&rsquo;elles crient toutes les deux. Je te raconte pas le vacarme du diable entre les assiettes qui explosent, l&rsquo;<em>enturbann\u00e9e<\/em> en transe qui se balance d&rsquo;avant en arri\u00e8re et Emelyne qui s&rsquo;exerce pour les prochains jeux olympiques&#8230; la moutarde m&rsquo;est mont\u00e9e au nez. Et j&rsquo;avais pas encore mang\u00e9.<\/p>\n<p>D&rsquo;un bon je me jette sur Emelyne pour la ceinturer. En amateur de catch que je suis, on appelle \u00e7a la prise de l&rsquo;ours. Un gros c\u00e2lin un peu trop affectueux pour neutraliser l&rsquo;adversaire et surtout limiter la casse.<\/p>\n<p>Son corps est sec, lourd, il est gel\u00e9 et il pue la mort. J&rsquo;ai l&rsquo;impression de transporter un cong\u00e9lateur ouvert. Le contact de la peau de ses bras sur les miens, de ses cheveux dans mes yeux, de ses genoux et de ses pieds dans mes hanches, tout est glacial. Elle irradie de la froideur.<\/p>\n<p>\u00e7a ressemble \u00e0 une vilaine fi\u00e8vre. Elle a chop\u00e9 un mauvais virus et \u00e7a lui est mont\u00e9 au cerveau, elle essaie de s&rsquo;\u00e9chapper de mon emprise comme une anguille mais cette fois c&rsquo;est moi le plus fort et puis c&rsquo;est tout. J&rsquo;essaie de jeter un oeil \u00e0 Amanda, mais je ne vois plus rien. Ou plut\u00f4t je ne vois plus qu&rsquo;Emelyne. Au risque d&rsquo;\u00eatre mal interpr\u00e9t\u00e9, je suis DANS Emelyne ou quelque chose du genre. Et \u00e0 part elle, plus rien. Plus d&rsquo;Amanda l&rsquo;hypersobre, plus de porcelaine explos\u00e9e, plus d&rsquo;armoire, plus de r\u00e9fectoire, juste un grand trou noir.<br \/>\nEmelyne et moi, le gros panard.<\/p>\n<p>Quand j&rsquo;ouvre les yeux, je suis dans ma loge. Sur mon lit, tout habill\u00e9 et \u00e0 mon chevet Albert et Sophie. \u00ab\u00a0C&rsquo;est pas trop t\u00f4t\u00a0\u00bb me gueule Albert.\u00a0\u00bb Amanda m&rsquo;a tout racont\u00e9. Je suis fier de toi R\u00e9gis. Je savais qu&rsquo;en te recrutant nous avions fait un excellent choix.\u00a0\u00bb Il me donne une bonne tape sur la rotule avant de sortir de la chambre.<br \/>\n&#8211; Il est content l\u00e0 ? que je demande \u00e0 Sophie, en essayant d&rsquo;ouvrir les yeux.<br \/>\n&#8211; Il para\u00eet que tu as chass\u00e9 un esprit frappeur dit-elle en souriant \u00e9videmment.<\/p>\n<p>Je tourne la t\u00eate sur ma gauche. Elle est blottie sur mon \u00e9paule, les mains nich\u00e9es sous mon bras et les jambes recroquevill\u00e9e sur elles-m\u00eames contre mes jeans sales, et elle pue la mort.<\/p>\n<p>&#8211; D&rsquo;accord Sophie. Je crois qu&rsquo;on a besoin de dormir un peu. Si tu veux bien te tirer de ma turne&#8230; ah et Sophie autre chose :<br \/>\n&#8211; Oui ?<br \/>\n&#8211; Je vais pas bosser demain. Arr\u00eat maladie. Je sens que j&rsquo;ai de la fi\u00e8vre, tout \u00e7a, tout \u00e7a&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En entrant dans le r\u00e9fectoire, j&rsquo;ai tout de suite compris qu&rsquo;il venait de se passer un drame ; quelque chose d&rsquo;assez grave pour que toute la tribu se tienne en chien de fa\u00efence. Pas un seul bruit. 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