{"id":2419,"date":"2015-08-04T12:30:08","date_gmt":"2015-08-04T11:30:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.sainthuitre.net\/wordpress\/?p=2419"},"modified":"2024-03-30T15:15:12","modified_gmt":"2024-03-30T14:15:12","slug":"feuilleton-de-lete-episode-8","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/2015\/08\/04\/feuilleton-de-lete-episode-8\/","title":{"rendered":"Feuilleton de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 &#8211; Episode 8"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;atelier d&rsquo;Etienne est exactement \u00e0 l&rsquo;image de ce qu&rsquo;on peut attendre de pire d&rsquo;un atelier d&rsquo;artiste. On entre par une porte grin\u00e7ante en bois comportant un simple vitrage sur la partie sup\u00e9rieure. Un des carreaux est f\u00eal\u00e9 et fix\u00e9 avec du ruban adh\u00e9sif. Il est constitu\u00e9 de deux pi\u00e8ces s\u00e9par\u00e9es par une porte. La pi\u00e8ce par laquelle on entre est \u00e0 proprement parler l&rsquo;atelier o\u00f9 Etienne enroule des femmes avec des bandes de tissu puis il les barbouille de pl\u00e2tre et les fait s\u00e9cher, les moules et les femmes ensemble dans un coin en leur faisant \u00e9couter de la musique classique (Beethoven symphonie N\u00b03 ou Richard Strauss Les quatre derni\u00e8res lieder) suffisamment fort pour qu&rsquo;elles ne puissent pas vraiment s&rsquo;exprimer.<\/p>\n<p>L&rsquo;atelier est plut\u00f4t sale, avec des cendriers remplis de m\u00e9gots douteux \u00e9parpill\u00e9s sur toutes les surfaces \u00e0 peu pr\u00e8s planes et \u00e0 hauteur d&rsquo;homme assis. Il y a des sacs de pl\u00e2tre \u00e9ventr\u00e9s dans un coin, sous une table de jardin en plastique blanc sur laquelle tra\u00eenent des verres en cristal, parce que c&rsquo;est chic et des bouteilles de picrate.<\/p>\n<p>Dans la pi\u00e8ce de derri\u00e8re, il y a une esp\u00e8ce de cuisine poisseuse recouverte de pl\u00e2tre et dont l&rsquo;usage principal est d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;unique point d&rsquo;eau pour transformer la poussi\u00e8re en pl\u00e2tre et l&rsquo;alcool pur en anisette. Il y a aussi des placards et un frigo et ne comptez pas sur moi pour aller fouiller dedans. La simple vue d&rsquo;Etienne me confirme ce que je ne cesse de proclamer. C&rsquo;est un vieux pervers d\u00e9gueulasse qui passe son temps \u00e0 mater tout ce qui ressemble \u00e0 une femme, en \u00e9vitant soigneusement de lever les yeux, trop concentr\u00e9 \u00e0 reluquer des petits culs et des gros nichons. Il se tient souvent devant son atelier, un sourire rid\u00e9 tendance moqueur au coin des l\u00e8vres, rev\u00eatu d&rsquo;un maillot de corps cro\u00fbt\u00e9, d&rsquo;un bermuda \u00e0 fleurs, de sandalettes en plastique et orn\u00e9 d&rsquo;un bandana retenant sa masse capillaire gris\u00e2tre et graisseuse. Il se tient l\u00e0, \u00e0 regarder passer les gens, et quand il croise une proie potentielle, il tire sur son m\u00e9got et dans un nuage de fum\u00e9e bleue, il aboie des compliments lourdingues. Et g\u00e9n\u00e9ralement, \u00e7a marche.<\/p>\n<p>En deux temps trois mouvements, la fille se retrouve happ\u00e9e dans l&rsquo;atelier, et sans s&rsquo;en rendre compte, elle finit \u00e0 poil emball\u00e9e dans des bandes de gypse pendant une heure. Et pendant ce temps-l\u00e0, il met sa musique \u00e0 fond, comme un symbole de victoire je suppose, et il musarde dehors \u00e0 la recherche d&rsquo;une nouvelle victime. Comment un type comme \u00e7a peut-il \u00eatre attractif ? Je n&rsquo;en sais foutre rien. Mais maintenant que je suis pile devant sa porte, et que mon regard croise le sien, sym\u00e9triquement positionn\u00e9 derri\u00e8re sa porte, et que nous nous regardons ainsi depuis au moins une demi-heure et qu&rsquo;il s&rsquo;est enferm\u00e9 \u00e0 double-tour, et qu&rsquo;il me crie que je devrais de me calmer, et que je ne l&rsquo;entends pas tr\u00e8s bien \u00e0 cause de Beethoven, et aussi que je deviens sourd, et que Beethoven \u00e9tait sourd, ce qui nous fait un sacr\u00e9 point commun, et que je viens de<br \/>\nremarquer qu&rsquo;il n&rsquo;est pas tout seul dans son atelier, et que la personne qu&rsquo;il a pl\u00e2tr\u00e9 cette fois c&rsquo;est Sophie-qui-sourit-sauf-aujourd&rsquo;hui, et que Sophie est une sacr\u00e9e bonne cliente sans jeu de mots puisqu&rsquo;il a d\u00fb lui refaire le buste au moins cent-quatorze fois et qu&rsquo;une ambulance klaxonne derri\u00e8re moi et que l&rsquo;ambulancier me demande calmement \u00ab\u00a0C&rsquo;est bien ici la r\u00e9sidence ? Je viens chercher un certain Albert, crise de d\u00e9mence\u00a0\u00bb et que je lui r\u00e9ponds \u00ab\u00a0voyez pas que je suis occup\u00e9 ? Garez-vous \u00e0 la deuxi\u00e8me entr\u00e9e, on l&rsquo;a attach\u00e9 \u00e0 sa chaise de bureau. Vous pourrez pas le rater, c&rsquo;est la seule pi\u00e8ce de la maison qui n&rsquo;a plus de fen\u00eatre ni de porcelaine\u00a0\u00bb. Et que&#8230; j&rsquo;en \u00e9tais o\u00f9 d\u00e9j\u00e0 ?<\/p>\n<p>&#8211; Etienne, que je lui dis, tu vas me dire tout ce que tu sais sur qui tu sais, sinon je t&rsquo;assure que tu n&rsquo;auras plus qu&rsquo;\u00e0 te pl\u00e2trer la figure pour essayer la recomposer dans l&rsquo;ordre. Je suis s\u00e9rieux Etienne, tu le sais que je suis s\u00e9rieux. Hein, Etienne ? Tu vas tout d\u00e9baller et en vitesse. Tu le sais que cette porte ne m&rsquo;arr\u00eatera pas. A l&rsquo;usure j&rsquo;arrive toujours \u00e0 obtenir ce que je veux des portes, c&rsquo;est comme les \u00eatres humains, les portes, \u00e7a s&rsquo;use Etienne. Est-ce que tu crois qu&rsquo;une porte est plus solide qu&rsquo;un \u00eatre humain, Etienne ? Et si une porte est comme un homme, Etienne, que sont les charni\u00e8res et la poign\u00e9e, Etienne ? Hein, que sont-elles Etienne ?<\/p>\n<p>Il me regarde avec ses petits yeux pliss\u00e9s et la bouche entrouverte. Je crois qu&rsquo;il a compris le fond de ma pens\u00e9e. Ce qui est d\u00e9j\u00e0 un bon point. Un bon poing dans la gueule, oui. C&rsquo;est la premi\u00e8re chose qui me vient \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e alors qu&rsquo;il se d\u00e9cide \u00e0 d\u00e9verrouiller la porte de l&rsquo;atelier. Il fait une dizaine de pas en arri\u00e8re, et il finit par s&rsquo;\u00e9crouler sur un moulage rat\u00e9 d&rsquo;une femme rat\u00e9e peut-\u00eatre ? Il reste \u00e0 terre, une main sur ses dents jaunies, en \u00e9tat de choc. Je dis \u00e0 Sophie de d\u00e9guerpir. Alors elle se l\u00e8ve d&rsquo;un bond, et elle se faufile derri\u00e8re moi, en essayant de ne pas perdre l&rsquo;\u00e9quilibre (imagine ce que c&rsquo;est de courir en \u00e9tant pl\u00e2tr\u00e9 du ventre au cou en passant par les bras).<\/p>\n<p>D&rsquo;un pas l\u00e9ger, je vais \u00e9teindre Beethoven et je me sens d\u00e9j\u00e0 mieux. La musique a un pouvoir sur moi. S&rsquo;il avait \u00e9cout\u00e9 de la pop music, comme tout le monde, je ne l&rsquo;aurais pas agress\u00e9. Merde. Emelyne nous regarde par le carreau f\u00eal\u00e9 de la porte en remuant sa crini\u00e8re.<\/p>\n<p>&#8211; Etienne, tu as moul\u00e9 les nibards d&rsquo;une fille il y a deux ou trois semaines.<br \/>\n&#8211; Bah, oui dit-il en se mouchant les gencives. C&rsquo;est mon m\u00e9tier.<br \/>\n&#8211; Une fille qui s&rsquo;appelle Emelyne et qui est morte de froid.<br \/>\n&#8211; Ah \u00e7a, non. Certainement pas.<br \/>\n&#8211; Etienne, je vais retourner ton atelier. Ce qui pourrait aboutir bizarrement \u00e0 ce que je le nettoie et que je le range puisque je ne vois pas l&rsquo;int\u00e9r\u00eat d&rsquo;y mettre un peu plus le bordel.<br \/>\n&#8211; Non, pas l&rsquo;atelier ! Tout mais pas \u00e7a. Je vais t&rsquo;expliquer. Calme-toi R\u00e9gis. Tu me fais peur.<br \/>\n&#8211; Fais-moi plaisir Etienne. Court et pr\u00e9cis comme chez le coiffeur.<\/p>\n<p>Etienne a pris une grande respiration et il a commenc\u00e9 \u00e0 me raconter comment il avait crois\u00e9 Emelyne \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de son atelier ce fameux soir. Elle cherchait son chemin, elle demandait apr\u00e8s Suzanne. Elle tremblait et semblait totalement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Il l&rsquo;a invit\u00e9e \u00e0 venir voir son atelier et \u00e0 prendre un verre. Elle n&rsquo;avait rien mang\u00e9 depuis deux jours et il lui a fait manger des chips. Des chips, Etienne, ce n&rsquo;est pas vraiment ce que j&rsquo;appelle un repas. Et il a r\u00e9ussi \u00e0 la convaincre qu&rsquo;elle devrait se d\u00e9shabiller pour qu&rsquo;il la moule dans le pl\u00e2tre parce qu&rsquo;elle est la plus jolie des filles qu&rsquo;il a jamais vu. Il a pris son temps, qu&rsquo;il dit. Tout en douceur, il n&rsquo;est pas all\u00e9 plus loin que de la momifier parce qu&rsquo;elle aurait pu \u00eatre sa fille qu&rsquo;il ne voit plus depuis qu&rsquo;elle est partie s&rsquo;installer chez sa m\u00e8re dans le sud. Il me regarde avec ses yeux de merlan frit et son demi-sourire ensanglant\u00e9. Qu&rsquo;est ce qu&rsquo;ils ont tous \u00e0 avoir des coups de moins bien ?<\/p>\n<p>&#8211; Et quand tu l&rsquo;as d\u00e9moul\u00e9e, qu&rsquo;est ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 ? Suzanne a dit que vous n&rsquo;\u00e9tiez plus dans l&rsquo;atelier et que la lumi\u00e8re \u00e9tait \u00e9teinte.<br \/>\n&#8211; J&rsquo;ai vu arriver Albert par la fen\u00eatre. Je lui ai dit qu&rsquo;elle aurait des soucis avec lui ; qu&rsquo;il n&rsquo;aimait pas les visiteurs impr\u00e9vus. Elle paniquait alors je lui ai expliqu\u00e9 qu&rsquo;elle pourrait trouver refuge dans ma chambre&#8230;<br \/>\n&#8211; T&rsquo;es un sacr\u00e9 pervers Etienne. Un sacr\u00e9 foutu pervers.<br \/>\n&#8211; Quand Albert est entr\u00e9 dans l&rsquo;atelier, elle s&rsquo;est planqu\u00e9e dans la petite cuisine derri\u00e8re. Et d\u00e8s qu&rsquo;Albert est parti, je l&rsquo;ai accompagn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Je lui ai montr\u00e9 la cuisine, je l&rsquo;ai pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Franz mais Albert n&rsquo;\u00e9tait pas loin, alors nous sommes all\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 ma chambre. C&rsquo;est elle qui m&rsquo;a dit qu&rsquo;elle pr\u00e9f\u00e9rait ne pas rester l\u00e0. Elle voulait absolument parler \u00e0 Suzanne. Alors nous avons travers\u00e9 la r\u00e9sidence, en faisant le moins de bruit possible, c&rsquo;\u00e9tait dr\u00f4le&#8230;<br \/>\n&#8211; C&rsquo;\u00e9tait dr\u00f4le Etienne ? C&rsquo;est toi qui est dr\u00f4le. Tu es un foutu pervers, Etienne.<br \/>\n&#8211; Je l&rsquo;ai laiss\u00e9e devant la porte de la chambre de Suzanne. Et je suis rentr\u00e9 chez moi. Tu sais, R\u00e9gis, ils sont nombreux les gens qui pensent que je suis un obs\u00e9d\u00e9 sexuel. Mais je ne suis rien de tout \u00e7a. Je suis un ARTISTE. C&rsquo;est mon mode d&rsquo;expression.<\/p>\n<p>Il se retourne, pose ses mains blanchies au pl\u00e2tre sur l&rsquo;\u00e9tabli et il me dit pour conclure son t\u00e9moignage : \u00ab\u00a0Tu devrais aller voir Sophie. Elle en sait plus que ce qu&rsquo;elle laisse para\u00eetre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>La responsable des activit\u00e9s sportives qui sourit tout le temps porterait-elle le masque de la culpabilit\u00e9 ? Et pourquoi Emelyne ne s&rsquo;en est-elle pas pris \u00e0 Etienne ? Comment fait-il pour attirer \u00e0 lui toutes les gonzesses du secteur ? Est-ce qu&rsquo;Albert va recouvrer sa sant\u00e9 mentale un jour ? Vous le saurez peut-\u00eatre dans le dernier \u00e9pisode de votre feuilleton de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 !<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;atelier d&rsquo;Etienne est exactement \u00e0 l&rsquo;image de ce qu&rsquo;on peut attendre de pire d&rsquo;un atelier d&rsquo;artiste. On entre par une porte grin\u00e7ante en bois comportant un simple vitrage sur la partie sup\u00e9rieure. Un des carreaux est f\u00eal\u00e9 et fix\u00e9 avec du ruban adh\u00e9sif. 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