{"id":2921,"date":"2016-07-08T15:04:56","date_gmt":"2016-07-08T14:04:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/?p=2921"},"modified":"2024-03-30T15:18:28","modified_gmt":"2024-03-30T14:18:28","slug":"la-vie-de-regis-saison-2-episode-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/2016\/07\/08\/la-vie-de-regis-saison-2-episode-2\/","title":{"rendered":"La vie de R\u00e9gis &#8211; Saison 2, \u00e9pisode 2"},"content":{"rendered":"<p>Le dimanche, le restaurant ferme \u00e0 15h30 et ne rouvre qu\u2019\u00e0 19h30. Alors que les derniers clients retournent \u00e0 leurs activit\u00e9s dominicales, on entend taper \u00e0 la porte de service. C&rsquo;est une sorte de routine. Franz me jette un regard de coin ; je planque sous le plan de travail les petits plats qu&rsquo;il a laiss\u00e9s \u00e0 mon attention. Ensuite il se racle la gorge et il ouvre la porte qui donne sur l\u2019impasse. Une silhouette massive et chauve se tient droit devant et bloque le passage. Le type dit d&rsquo;une voix rauque et enfum\u00e9e : \u00ab\u00a0t&rsquo;as pens\u00e9 \u00e0 mon petit paquet ?\u00a0\u00bb et Franz sort de la poubelle \u00e0 verre un sac en papier kraft huileux qu&rsquo;il lui tend.<\/p>\n<p>&#8211; Tu me ferais un petit caf\u00e9, des fois ? lui sugg\u00e8re le massif graisseux.<\/p>\n<p>&#8211; En vitesse alors. Tu sais que le patron n&rsquo;aime pas te voir tra\u00eener dans les cuisines, r\u00e9pond Franz \u00e0 son homologue de corpulence.<\/p>\n<p>&#8211; Discret comme une ombre, silencieux comme une tombe, lui dit l&rsquo;autre avec un sourire carnassier.<\/p>\n<p>&#8211; Je ne te pr\u00e9sente pas R\u00e9gis. Vous vous \u00eates d\u00e9j\u00e0 crois\u00e9s, annonce Franz en invitant l\u2019\u00e9l\u00e9phant \u00e0 rentrer dans le magasin de porcelaine.<\/p>\n<p>&#8211; S\u00fbrement. Tu sais j&rsquo;n\u2019ai pas la m\u00e9moire des cons. Je voulais dire des noms. Mais je pensais des cons.<\/p>\n<p>Je finis de plier mes torchons sales en mimant l&rsquo;attitude du type qui a rien entendu mais qui est quand m\u00eame vex\u00e9. Le kyste humain fait une accolade \u00e0 Franz et se tourne vers moi en se gaussant comme une baleine. \u00ab\u00a0Je rigole\u00a0\u00bb qu&rsquo;il me lance. \u00ab\u00a0J&rsquo;aime bien rire, il en faut de l&rsquo;humour si on n\u2019veut pas passer l&rsquo;arme \u00e0 gauche fissa dans ce monde de merde\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le mec s&rsquo;installe comme s&rsquo;il \u00e9tait chez lui. Il pose son gros baluchon d\u00e9gueulasse sur le plan de travail que je venais de lessiver. J&rsquo;y vois presque les microbes se r\u00e9pandre dans toute la pi\u00e8ce comme un premier jour de soldes au rayon hifi des grands magasins.<\/p>\n<p>Il porte des rangers trou\u00e9es-d\u00e9lass\u00e9es, un pantalon de treillis kaki maintenu par des bretelles jaunes fluo sur un d\u00e9bardeur blanch\u00e2tre tach\u00e9 de sueur et s\u00fbrement d\u2019\u00e9chantillons de tous les trucs qu&rsquo;il a ingurgit\u00e9 durant les dix derniers jours. Et pas un poil sur le caillou. Il est m\u00eame chauve des sourcils, le type. J\u2019essaie de deviner son \u00e2ge mais je n\u2019y arrive pas, de toute fa\u00e7on il n\u2019en vaut pas la peine\u00a0; autant d\u00e9boucher le siphon de sol.<\/p>\n<p>Alors Franz et lui discutent du temps qui passe, de l&rsquo;actualit\u00e9, de la politique et moi je commence \u00e0 avoir la dalle. Mais Franz a bien insist\u00e9 sur le fait que si je sors de la bouffe devant l&rsquo;autre bibendum, il va se jeter sur moi pour me l\u2019arracher des mains. C&rsquo;est une esp\u00e8ce d&rsquo;ogre \u00e0 l&rsquo;app\u00e9tit vorace, il para\u00eet.<\/p>\n<p>En \u00e9coutant de loin en loin la conversation, bloqu\u00e9 entre la contemplation d&rsquo;une louche et l&rsquo;astiquage d&rsquo;une r\u00e2pe \u00e0 fromage, j&rsquo;apprends qu&rsquo;il s&rsquo;appelle Totof. Enfin je pr\u00e9sume qu\u2019il a d\u00fb s\u2019appeler autrement \u00e0 une \u00e9poque, ses parents ne peuvent pas l\u2019avoir appel\u00e9 comme \u00e7a, c\u2019est ridicule. Ou alors ses parents \u00e9taient compl\u00e8tement d\u00e9biles, mais tout de m\u00eame Totof, il faudrait que ses parents soient ravag\u00e9s\u2026 \u00ab\u00a0Totof comme ton papa mon petit, tu lui ressembles tellement\u00a0\u00bb. \u00a0C&rsquo;est un repris de justesse qui vit \u00e0 moiti\u00e9 dans le jardin public. Il s&rsquo;est am\u00e9nag\u00e9 une cabane dans un coin sombre et le gardien ne l&#8217;emmerde pas parce qu&rsquo;il effraie les toxicos et les exhibitionnistes la nuit. Je suis s\u00fbr qu&rsquo;il fait aussi peur aux animaux. Il fait le tour des cantines et r\u00e9cup\u00e8re des sacs de bouffe. En \u00e9change, Totof le mal-nomm\u00e9 assure qu&rsquo;il est capable de d\u00e9goter \u00e0 peu pr\u00e8s n&rsquo;importe quelle plante ou bestiole qui vit dans la for\u00eat attenante au jardin public. Comme il dit \u00ab\u00a0c&rsquo;est son domaine\u00a0\u00bb. \u00a0Justement, Franz lui tend un papier pli\u00e9 en quatre. C&rsquo;est une liste de courses.<\/p>\n<p>Bolets de Bordeaux, c\u00e8pes, trompettes de la mort, chanterelles grises&#8230; je vois bien le go\u00fbt que \u00e7a peut avoir, mais je n&rsquo;ai aucune id\u00e9e de l&rsquo;allure que \u00e7a a. C\u2019est bien simple quand Franz en pr\u00e9pare, \u00e7a ne ressemble plus vraiment \u00e0 des champignons au final. Il y mettrait un ar\u00f4me artificiel dans sa sauce au nom exotique, \u00e7a ferait le m\u00eame effet. Mais les gens payent pour avoir l&rsquo;impression de manger des produits frais transform\u00e9s par d&rsquo;autres personnes rien que pour eux. Je pr\u00e9sume que c&rsquo;est parce qu&rsquo;ils sont trop fain\u00e9ants pour cultiver leur propre jardin et que d\u00e9penser leur argent leur donne une impression de puissance et d&rsquo;autorit\u00e9 sur celui qui se casse le dos \u00e0 cuisiner.<\/p>\n<p>Quand Totof des bois a fini son expresso, il se tourne vers moi et me dit \u00ab\u00a0dis-donc, \u00e7a te dit de venir avec moi dans la for\u00eat ?\u00a0\u00bb. Je le regarde un moment sans que rien ne me vienne \u00e0 l&rsquo;esprit \u00e0 part une chanson entendue \u00e0 la radio une heure plus t\u00f4t et puis je lui dis \u00ab\u00a0pour quoi faire ?\u00a0\u00bb. Il tourne la t\u00eate vers Franz qui lui sourit d&rsquo;un air bonhomme comme d&rsquo;habitude. Et Franz me pr\u00e9cise : \u00ab\u00a0cueillir des champignons, R\u00e9gis. Juste des champignons.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Des visions de roses qui \u00e9closent film\u00e9es en vitesse rapide comblent le vide dans ma t\u00eate, et une musique d&rsquo;ascenseur, le chant des oiseaux le matin tr\u00e8s t\u00f4t, l&rsquo;odeur du tabac froid dans le cendrier, la couleur orange, le d\u00e9collet\u00e9 de la serveuse hier soir, le regard gla\u00e7ant d\u2019Emelyne, ses ongles plant\u00e9s dans ma gorge, le fond du plat de gratin de pommes de terre qui m&rsquo;a pris trente minutes \u00e0 ravoir \u00e0 la maille de fer. J&rsquo;y r\u00e9ponds : \u00ab\u00a0d&rsquo;accord\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Deux heures plus tard, je me retrouve \u00e0 patauger dans des mares de boue un panier en osier sous le bras et un couteau \u00e0 cran d&rsquo;arr\u00eat dans l&rsquo;autre en suivant Totof la parlote. Il n\u2019arr\u00eate pas de jacasser tout en se baissant \u00e0 droite et \u00e0 gauche, en ajustant sa bedaine ou en poussant des cris d\u2019animaux fantastiques \u00e0 chaque nouvelle d\u00e9couverte comestible. Il me raconte qu&rsquo;il a visit\u00e9 des dizaines de pays et qu&rsquo;il a toujours \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u par les gens qu&rsquo;il y a rencontr\u00e9, qu&rsquo;il a boss\u00e9 pour de l&rsquo;argent et qu&rsquo;il en a eu pas mal jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il se fasse arnaquer par un copain avec qui il s\u2019\u00e9tait associ\u00e9 mais qui s\u2019av\u00e9rait \u00eatre un escroc notoire, il aime les femmes mais un peu trop alors il a arr\u00eat\u00e9 d&rsquo;aimer les gens en g\u00e9n\u00e9ral et il a m\u00eame \u00e9t\u00e9 sosie de Fran\u00e7ois Hadji Lazaro dans une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9 belge mais ces salauds l&rsquo;ont coup\u00e9 au montage parce qu&rsquo;il \u00e9tait soi-disant un sosie sans int\u00e9r\u00eat et qu&rsquo;il \u00e9tait sale et grossier.<\/p>\n<p>C&rsquo;est vrai qu&rsquo;il est sale, mais \u00e0 l&rsquo;entendre me d\u00e9baller sa vie en se penchant toutes les quinze secondes pour ramasser des mycoses, il m&rsquo;est venu \u00e0 l&rsquo;esprit qu&rsquo;il \u00e9tait plut\u00f4t sympathique et m\u00e9ritant en v\u00e9rit\u00e9. Rares sont les individus capables d&rsquo;accepter que les \u00eatres humains ne sont pas faits pour s&rsquo;entendre et qu&rsquo;il est plus judicieux dans ces circonstances de se tenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des affaires de notre engeance.<\/p>\n<p>Totof m&rsquo;attrape par le bras d\u2019une main ferme et crott\u00e9e. Il me dit \u00ab\u00a0tu comptes rester plant\u00e9 devant le ch\u00eane toute la journ\u00e9e ou on peut y aller, R\u00e9gis ?\u00a0\u00bb. J&rsquo;avais effectivement fait escale le nez plant\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9corce d&rsquo;un vieil arbre vermoulu. \u00ab\u00a0T&rsquo;es un mec bien, Totof\u00a0\u00bb que je lui dis en plissant les yeux et en faisant une sorte de moue perplexe. \u00ab\u00a0Je sais pas ce que \u00e7a vaut, mais je pense que t&rsquo;es un mec bien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>J&rsquo;ai remarqu\u00e9 qu&rsquo;il avait rempli mon panier en osier et le sien avec plusieurs kilos de champignons de toutes sortes : des longs fins et frip\u00e9s, des gros charnus et lisses, certains avec des trous et d&rsquo;autres avec des bosses. Je me suis aussi rendu compte que nous \u00e9tions en pleine for\u00eat, pas sur un chemin de randonn\u00e9e, pas sur une piste pour les coureurs du dimanche, juste au milieu des ronces, des foug\u00e8res et des arbres qui grincent. Il commence \u00e0 faire sombre. Et l\u00e0, Totof m&rsquo;annonce qu&rsquo;il reste pour relever les collets \u00e0 lapins et que je ferais mieux de rentrer. Il me dit d&rsquo;aller tout droit en pointant vaguement au loin les derni\u00e8res lueurs du coucher de soleil avec son gros doigt couvert de terre. Alors je me mets \u00e0 marcher avec mes deux paniers en osier charg\u00e9s \u00e0 ras bord. Je trace une ligne imaginaire dont je ne m&rsquo;\u00e9carte que lorsqu&rsquo;un arbre se met sur le chemin &#8211; ce con. Plus loin, je distingue clairement un sentier pratiqu\u00e9 par les joggeurs et une curieuse passerelle en fer forg\u00e9e qui passe au-dessus. Elle est bizarre cette passerelle\u00a0: ni d\u2019un c\u00f4t\u00e9, ni de l\u2019autre je ne vois de passage, que des arbustes et des corbeaux piailleurs qui pourraient tout aussi bien \u00eatre des corneilles. Les corneilles, ce sont des gros corbeaux piailleurs avec un petit arri\u00e8re-go\u00fbt de noisette et de bouffe pour chat. La passerelle m\u2019attire \u00e9trangement. Je d\u00e9cide de faire quelques pas de c\u00f4t\u00e9 pour rester dans l\u2019axe de ma trajectoire et me rapprocher un peu de l\u2019\u00e9difice. On dirait qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 assembl\u00e9e il y a fort longtemps et la nature a repris ses droits dessus, dessous, partout. Le plancher est en bois noirci d\u2019humidit\u00e9 et la rouille a d\u00e9coll\u00e9 la peinture noire qui devait joliment recouvrir la ferronnerie. Je per\u00e7ois plus loin \u00e0 travers les branchages ce qui ressemble bien \u00e0 une maison de ma\u00eetre ou \u00e0 un manoir. Ce doit \u00eatre plut\u00f4t tranquille d\u2019habiter par ici que je me suis dit. Mais la nuit commence \u00e0 tomber. D\u00e9j\u00e0 que j\u2019y vois plus bien clair, manquerait plus que je me perde. Je suis oblig\u00e9 de traverser plusieurs bosquets qui piquent, chevaucher de charmants petits ruisseaux, de m&rsquo;enfoncer dans des frondaisons et en sortir couvert d&rsquo;insectes et de me coincer un pied dans un amas de branches mortes pour enfin arriver \u00e0 la lisi\u00e8re de la for\u00eat et aux abords du jardin public. J&rsquo;ai senti le regard r\u00e9probateur de quelques passants ahuris \u00a0que j&rsquo;ai crois\u00e9 sur le retour jusqu\u2019au restaurant. Je pense assez bien cerner ce que ressent Totof le sauvageon.<\/p>\n<p>Devant la porte de service du restaurant, je constate que mes bras sont occup\u00e9s et engourdis d\u2019avoir support\u00e9 les kilos de champignons pendant tout le trajet. En cons\u00e9quence je n&rsquo;ai que deux possibilit\u00e9s pour toquer : plusieurs coups de pied ou plusieurs coups de t\u00eate. Mes vieilles tennis \u00e0 dix balles \u00e9tant couvertes de boue et de branchages arrach\u00e9s \u00e0 la flore locale, mon choix a \u00e9t\u00e9 vite fait. Je ne vais tout de m\u00eame pas salir la porte inutilement.<\/p>\n<p>Franz m&rsquo;ouvre sans tarder et m&rsquo;accueille d&rsquo;un \u00ab\u00a0pas trop t\u00f4t R\u00e9gis. Au boulot mon ami ! Le resto est complet ce soir.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le dimanche, le restaurant ferme \u00e0 15h30 et ne rouvre qu\u2019\u00e0 19h30. Alors que les derniers clients retournent \u00e0 leurs activit\u00e9s dominicales, on entend taper \u00e0 la porte de service. C&rsquo;est une sorte de routine. 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