{"id":2924,"date":"2016-07-10T12:31:57","date_gmt":"2016-07-10T11:31:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/?p=2924"},"modified":"2024-03-30T15:18:28","modified_gmt":"2024-03-30T14:18:28","slug":"la-vie-de-regis-saison-2-episode-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/2016\/07\/10\/la-vie-de-regis-saison-2-episode-3\/","title":{"rendered":"La vie de R\u00e9gis &#8211; Saison 2, \u00e9pisode 3"},"content":{"rendered":"<p>Je sors pour fumer une cigarette parce que bon, on ne fume pas \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur sauf les jambons peut-\u00eatre. Sur le pas de la porte, j&rsquo;observe le silence, les nuages qui d\u00e9roulent sur une trame de ciel bleu nuit &#8211; puisque c&rsquo;est la nuit \u00e7a me semble assez honn\u00eate &#8211; je dirais qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;allure o\u00f9 ils vont, et \u00e0 la forme du b\u00e2timent c&rsquo;est un vent du nord pourtant le souffle qui maltraite ma cigarette, lui, il vient du sud, et il me pique les doigts. On dirait qu&rsquo;il va geler, c&rsquo;est la saison qui veut \u00e7a ma pov\u2019dame.<\/p>\n<p>Tout est gris dehors et bleu et effac\u00e9 comme dans les films d&rsquo;horreur des ann\u00e9es o\u00f9 on n\u2019avait pas encore invent\u00e9 la couleur au cin\u00e9ma. Les arbres sont fl\u00e9tris, les feuilles d\u00e9compos\u00e9es le vent siffle dans les interstices des murs et de la toiture l&rsquo;ensemble est assez lugubre mais aussi tr\u00e8s apaisant. En r\u00e9alit\u00e9 c\u2019est l\u2019automne alors, ce genre de d\u00e9cor \u00e9tait plut\u00f4t pr\u00e9visible.<\/p>\n<p>Des lumi\u00e8res sont allum\u00e9es aux \u00e9tages, j&rsquo;entends des rires au second, une bougie port\u00e9e au visage d&rsquo;un homme barbu me laisse entrevoir un regard vide et mena\u00e7ant. Je ne fais pourtant aucun bruit sinon une longue expiration de fum\u00e9e humide qui cristallise instantan\u00e9ment.<\/p>\n<p>Puis j&rsquo;\u00e9crase la cigarette dans une touffe d&rsquo;herbe \u00e9meraude et quand je me retourne pour saisir la poign\u00e9e de la porte une jeune femme se tient dans l&#8217;embrasure et me sourit en me faisant signe de rentrer. Alors je suis poli, je passe le pas de porte en la remerciant. Juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, un autre type se tient devant la porte de ce qui doit \u00eatre ma chambre pour la nuit.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s tout, je ne vais pas traverser la for\u00eat de nouveau par ce temps c&rsquo;est un coup \u00e0 attraper des engelures. Une bonne nuit de sommeil me fera le plus grand bien. La chambre est propre, le lit est pr\u00e9par\u00e9 avec des draps d&rsquo;un blanc douteux et des chandeliers qui doivent valoir p\u00e9pette. Le type referme la porte sur moi sans dire un mot. Parfois, quand on a la chance de trouver un refuge, mieux vaut ne pas trop se poser de questions et accepter ce qui arrive.<\/p>\n<p>Par la fen\u00eatre de la chambre, des visages s&rsquo;agglutinent et me regardent. Les t\u00eates sont moches et grima\u00e7antes, j&rsquo;imagine qu&rsquo;ils auraient voulu avoir ma chambre. Dommage pour vous les loulous, profitez du spectacle je m&rsquo;en vais roupiller comme un damn\u00e9 ; la journ\u00e9e a \u00e9t\u00e9 \u00e9prouvante et je suis rinc\u00e9. J\u2019entame un effeuillage devant les \u00e9berlu\u00e9s qui matent par le carreau, j\u2019envoie mes chaussures valdinguer \u00e0 l\u2019autre bout de la pi\u00e8ce et je m\u2019\u00e9lance fa\u00e7on Richard Douglas Fosbury au-dessus du sommier \u00e0 ressorts. Quel saut extraordinaire, encore un record de battu par l\u2019intr\u00e9pide R\u00e9gis, le seul comp\u00e9titeur \u00e0 refuser l\u2019uniforme des sportifs. Quelle audace, quel slip\u00a0!<\/p>\n<p>Attends un peu. Qu\u2019est-ce que je fais l\u00e0 au juste\u00a0? Je me rel\u00e8ve, je ramasse mon pantalon. Il manque un bout de l\u2019histoire. J\u2019\u00e9tais dans la cuisine, c\u2019\u00e9tait la fin du service, j\u2019ai mang\u00e9 ce qui restait de p\u00e2tes et\u2026 de champignons. Ah oui, je vois. Oui, en r\u00e9alit\u00e9, je ne suis pas vraiment l\u00e0. L\u00e0 o\u00f9, d\u2019ailleurs\u00a0? C\u2019est s\u00fbrement un r\u00eave. Je me dirige vers la fen\u00eatre aux curieux, je tourne la cr\u00e9mone en laiton qui couine, j\u2019essaie de tirer une t\u00eate aussi d\u00e9sagr\u00e9able que les leurs et je leur balance\u00a0: dites-donc les affreux, ils ont rien d\u2019autre \u00e0 foutre que de me reluquer le sgu\u00e8gue\u00a0? Ils veulent une tourn\u00e9e de mandales\u00a0?<\/p>\n<p>De la masse de cr\u00e2nes \u00e9bouriff\u00e9s empil\u00e9s au rebord de la fen\u00eatre je n\u2019entends en guise de r\u00e9ponse que des grognements indistincts, des r\u00e2les p\u00e9nibles, quelques cris suraig\u00fces, et oh tiens, Emelyne bondit en hurlant depuis la porte derri\u00e8re moi, me passe au travers et se jette dans le m\u00eame mouvement sur les moches. Bon, n\u00e9cessairement, je suis surpris. D\u00e9j\u00e0 que j\u2019aime pas quand on me passe \u00e0 travers en g\u00e9n\u00e9ral, je ne savais en plus qu\u2019elle \u00e9tait dans la chambre, une chambre dans un lieu qui ne me dit rien du tout. La voil\u00e0 qui distribue des vol\u00e9es de coups de savate et elle en envoie un, deux, trois au tapis, les autres tiennent bon, ils la voient. Ils LA voient. Je veux dire, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 quelque chose pour moi d\u2019\u00eatre le seul \u00e0 pouvoir interagir avec elle, mais l\u00e0 c\u2019est tout le troupeau de tocards qui se bat avec elle. A bien y regarder, les types sont pas nets de toute fa\u00e7on\u00a0: il leur manque des bouts par endroits. Emelyne me vocif\u00e8re en dedans \u00ab\u00a0va-t-en, maintenant\u00a0!\u00a0Vite\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>A force de la fr\u00e9quenter, j\u2019ai beaucoup appris de son temp\u00e9rament. Quand elle est dans cet \u00e9tat-l\u00e0, \u00e7a ne sert \u00e0 rien de discuter. Alors je la laisse s\u2019amuser avec ses petits camarades, je ramasse mes affaires, je me rhabille fissa et avant de sortir mon regard croise une derni\u00e8re fois celui d\u2019Emelyne, terroris\u00e9e, \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9vor\u00e9e. Dr\u00f4les de coutumes chez les morts.<\/p>\n<p>Je me pr\u00e9cipite vers la porte, j\u2019ouvre et le type est encore l\u00e0. Je suis nez \u00e0 nez avec lui, fa\u00e7on de parler parce qu\u2019aux premi\u00e8res loges il semblerait qu\u2019il lui en manque un sacr\u00e9 morceau, pareil au niveau des l\u00e8vres et des paupi\u00e8res, m\u00eame les dents il n\u2019y a pas le compte. Je n\u2019ai pas le temps d\u2019entamer la discussion, il essaie de m\u2019agripper au col. Je lui envoie un uppercut des familles et le voil\u00e0 par terre, s\u00e9ch\u00e9. Litt\u00e9ralement tout sec. Les bras lui en tombent, non vraiment, en miettes le mec. Le couloir est dans la p\u00e9nombre, je vois une porte \u00e0 proximit\u00e9 sur la gauche, une autre presque en face par laquelle je suis rentr\u00e9 et de l\u2019autre bout du couloir sur la droite d\u00e9boule la jeune femme de tout \u00e0 l\u2019heure. Elle hurle, ou plut\u00f4t elle gazouille comme un autocuiseur dont la soupape tourne trop vite. Elle se rue sur moi les bras et les mains secou\u00e9s de spasmes \u2013 trop de caf\u00e9 sans doute, j\u2019ai juste le temps de me pr\u00e9cipiter vers la porte qui donne dans le jardin. Et dehors, il pleut. Temps pourri, c\u2019est bien ma veine.<\/p>\n<p>En maintenant la porte ferm\u00e9e du mieux que je le peux pour \u00e9viter de me coltiner la cingl\u00e9e, j\u2019essaie de situer l\u2019endroit, comment j\u2019y suis arriv\u00e9 et surtout comment en partir. Un coup d\u2019\u0153il au jardin, \u00e7a ressemble de loin en loin au parc de la r\u00e9sidence, cern\u00e9 de b\u00e2timents anciens et assez harmonieux. En m\u00eame temps, je n\u2019y connais rien, \u00e7a doit \u00eatre le stress qui m\u2019envoie des signaux de sensibilit\u00e9 esth\u00e9tique au mauvais moment. J\u2019ai besoin de me souvenir et d\u2019avoir un plan de secours, mais les branchements de ma t\u00eate sont foir\u00e9s. Le psychiatre avait raison au moins sur ce point. Oh, un arbre\u00a0! Il n\u2019est pas trop loin, si je l\u00e2che la porte et que j\u2019arrive \u00e0 grimper dedans avant que l\u2019autre ahurie me rattrape, j\u2019aurai deux avantages\u00a0: la paix cinq minutes et un poste de vigie en hauteur pour appr\u00e9cier la qualit\u00e9 des mod\u00e9natures et l\u2019\u00e9quilibre des menuiseries typiquement baroques. Bordel.<\/p>\n<p>Et un, et deux\u00a0! DEUX\u00a0! Attendre trois, c\u2019est nul, je me lance dans ma course folle vers ce qui s\u2019av\u00e8re \u00eatre un gros sapin d\u00e8s le compte de deux. C\u2019est un des secrets de ma r\u00e9ussite dans la vie\u00a0: j\u2019ai un chiffre d\u2019avance. Peu importe. J\u2019entends la porte s\u2019ouvrir et les gazouillis qui redoublent d\u2019intensit\u00e9. Elle me colle aux basques. Le conif\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas aussi pr\u00e8s que je ne l\u2019esp\u00e9rais, ou peut-\u00eatre que c\u2019est moi qui perd de la vitesse. Un coup d\u2019\u0153il derri\u00e8re, plus personne. Je baisse les yeux, elle s\u2019est accroch\u00e9e \u00e0 ma tennis droite\u00a0! J\u2019y mets un pointu du gauche \u00e0 la m\u00e2choire m\u00e9caniquement. Elle roule sur le c\u00f4t\u00e9\u00a0: son dentier prend la direction des \u00e9toiles. Plus que quelques m\u00e8tres et c\u2019est un nouvel exploit de R\u00e9gis qui touche au but apr\u00e8s une course folle de vingt-cinq m\u00e8tres\u00a0! Quel ph\u00e9nom\u00e8ne, quel h\u00e9ros\u00a0! Et il entame l\u2019ascension du sapin par la face nord sous les acclamations tonitruantes de truands toniques accul\u00e9s au tronc mais bien incapables de le rejoindre.<\/p>\n<p>L\u2019escalade est interminable. J\u2019ai des \u00e9pines plein les doigts, des bestioles grouillent sous mon maillot, \u00e7a sent comme les bonbons Ricola et avec l\u2019obscurit\u00e9 et les branches je n\u2019y vois finalement rien du tout, ni en dessous, ni au-dessus, ni l\u2019architecture aux corniches cisel\u00e9es et aux motifs floraux. Arr\u00eate\u00a0!<\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 R\u00e9gis atteint bient\u00f4t la cime de l\u2019\u00e9pic\u00e9a (non ce n\u2019est pas un sapin\u2026), perdant pied peu \u00e0 peu avec ce qui lui semble \u00eatre la r\u00e9alit\u00e9. Le pin ploie sous son poids, une branche c\u00e8de, puis une autre. Il s\u2019accroche \u00e0 son cauchemar. Peut-\u00eatre lui procure-t-il plus d\u2019intensit\u00e9 que la routine minable dans laquelle il s\u2019est lui seul embourb\u00e9. Pauvre diable de R\u00e9gis, quel triste spectacle que d\u2019assister \u00e0 la ruine d\u2019un \u00eatre humain\u00a0! Un violent coup de vent le d\u00e9stabilise, il chute\u00a0!<\/em><\/p>\n<p>H\u00e9\u00a0! H\u00e9\u00a0! Qui me parle\u00a0? Qui me\u2026 aaaaaaaarghle\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je sors pour fumer une cigarette parce que bon, on ne fume pas \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur sauf les jambons peut-\u00eatre. 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