{"id":2926,"date":"2016-07-12T16:45:45","date_gmt":"2016-07-12T15:45:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/?p=2926"},"modified":"2024-03-30T15:18:28","modified_gmt":"2024-03-30T14:18:28","slug":"la-vie-de-regis-saison-2-episode-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/2016\/07\/12\/la-vie-de-regis-saison-2-episode-4\/","title":{"rendered":"La vie de R\u00e9gis &#8211; Saison 2, \u00e9pisode 4"},"content":{"rendered":"<p>Il fait si sombre que je ne vois m\u00eame pas mes mains. Ensuite j\u2019ouvre les yeux et je suis \u00e9bloui. La journ\u00e9e est ensoleill\u00e9e, mais la lumi\u00e8re n\u2019est pas dans le bon sens. Ni la rue, ni les gens qui marchent, ni les automobiles qui roulent\u00a0: tout le monde est \u00e0 l\u2019envers. M\u00eame Totof, qui me regarde \u00e0 l\u2019envers, qui essaie peut-\u00eatre de me la faire \u00e0 l\u2019envers\u2026 J\u2019essaie de prononcer un mot\u00a0: je suis b\u00e2illonn\u00e9. Un morceau de tissu crasseux m\u2019enserre le cou, la m\u00e2choire et se glisse entre mes dents. Il rigole le Totof, il rit \u00e0 l\u2019envers, ha ha ha, tr\u00e8s dr\u00f4le.<\/p>\n<p>Une fois mes yeux habitu\u00e9s \u00e0 la clart\u00e9, je me rends compte que mes jambes sont entrav\u00e9es par un amas de guirlandes \u00e9lectriques clignotantes, je suis suspendu la t\u00eate en bas, ce sont les guirlandes lumineuses qui m\u2019emp\u00eachent de tomber environ deux m\u00e8tres plus bas, exactement \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 Totof Fend-la-poire se tient les bras en l\u2019air, essayant soit de me tirer les cheveux, soit de me mettre un doigt dans l\u2019\u0153il. Ce type est tar\u00e9. A moins que\u2026 l\u2019environnement ne m\u2019est pas familier. Des bancs et des tables en bois, des chaises et d\u2019autres tables en plastique blanc, l\u2019odeur du gras \u00e0 frites refroidi, du jus de saucisse r\u00e9pandu sur l\u2019herbe jaun\u00e2tre, les guirlandes au bout de mes chevilles et dans tous les arbres autour, des gobelets transparents \u00e9cras\u00e9s et des m\u00e9gots de cigarettes dedans, Totof qui me pince le nez, bon dieu qu\u2019est-ce que je fous l\u00e0\u00a0?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est Totof qui t\u2019a trouv\u00e9 ici. Il est tout de suite venu me chercher au restaurant. Il semblerait qu\u2019hier tu aies un peu forc\u00e9 sur les champignons mon ami\u00a0\u00bb qu\u2019il dit Franz. Je l\u2019entends parler dans mon dos, mais si je l\u00e8ve la t\u00eate et que j\u2019\u00e9vite les gros doigts sales de Totof, j\u2019arrive presque \u00e0 le voir. Il est en train de d\u00e9nouer quelque chose, ou bien il r\u00e9ajuste sa ceinture, c\u2019est difficile \u00e0 dire d\u2019ici mais\u2026<\/p>\n<p><em>Patatra, en d\u00e9tachant les cordes, en retirant les n\u0153uds qui entravaient les membres de R\u00e9gis, Franz a provoqu\u00e9 sa chute\u00a0! Et le voici \u00e0 pr\u00e9sent dans les bras de Totof, qui bien entendu ne pr\u00e9tendait pas agacer le pauvre h\u00e8re mais seulement amortir sa descente.<\/em><\/p>\n<p>Vous entendez le type l\u00e0\u00a0? Nan\u00a0? Parce que je me souviens tr\u00e8s bien que j\u2019\u00e9tais en train de tomber tout \u00e0 l\u2019heure, ou hier ou quel jour est-il\u00a0? Hein\u00a0? Oui, bien entendu que je peux descendre des bras de Totof, et puis me regardez pas comme \u00e7a, j\u2019en sais rien moi de ce qui se passe. Deux jours\u00a0? Deux jours que j\u2019avais disparu, mais j\u2019\u00e9tais l\u00e0 enfin non, dans mes souvenirs c\u2019\u00e9tait un peu plus baroque. Et plus construit aussi, plus haut, avec moins de guirlandes. Et il faisait nuit. Il pleuvait. En m\u00eame temps c\u2019est l\u2019automne, c\u2019est normal. Mais le type qui raconte ma vie, l\u00e0, vous l\u2019avez entendu aussi\u00a0? Ou je d\u00e9caroche compl\u00e8tement c\u2019est \u00e7a\u00a0?<\/p>\n<p>Totof ne dit rien, il rigole. Franz me regarde en fron\u00e7ant ses \u00e9normes sourcils poivre et sel et il m\u2019annonce\u00a0: \u00ab\u00a0il semblerait que tu sois parti faire un tour avant-hier soir apr\u00e8s le service. Tu as dit que tu avais besoin de prendre l\u2019air, que les champignons ne passaient pas \u2013 je t\u2019avais expliqu\u00e9 qu\u2019il fallait au moins les cuir ceux-l\u00e0 mais tu ne m\u2019\u00e9coutes jamais, et puis je suis s\u00fbr que tu t\u2019es gav\u00e9\u2026\u00a0enfin, Totof a fait trois fois le tour de ville et il a pass\u00e9 le mot de ta disparition dans toutes les cantines du secteur. On s\u2019est inqui\u00e9t\u00e9, tu comprends. Et c\u2019est une mamie du coin qui nous a expliqu\u00e9 qu\u2019elle avait vu un gars qui te ressemble en train de grimper aux arbres en poussant des hurlements bestiaux aux abords de la guinguette\u2026 heureusement qu\u2019elle n\u2019a pas appel\u00e9 la police. Et que la guinguette \u00e9tait ferm\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai vu des choses Franz, des choses qui \u00e9taient bien r\u00e9elles. Je ne sais pas de quelle r\u00e9alit\u00e9 il s\u2019agit mais ce que j\u2019ai vu, et bah je l\u2019ai aussi senti, et je l\u2019ai touch\u00e9 et c\u2019\u00e9tait pas une guinguette, Franz. C\u2019\u00e9tait pas une foutue guinguette, Franz. C\u2019\u00e9tait une grande maison avec un grand jardin et il y avait un sapin dans lequel je suis mont\u00e9 parce qu\u2019une malade mentale (<em>et il sait de quoi il parle\u00a0!<\/em>) en voulait \u00e0 mes baskets et m\u00eame qu\u2019il y avait un type qui m\u2019a barr\u00e9 la route, et je l\u2019ai cogn\u00e9 bim-bim, il est tomb\u00e9 en miettes et par la fen\u00eatre de la chambre Emelyne m\u2019est pass\u00e9e dessus et vlan elle leur a mis une racl\u00e9e \u00e0 ces voyeurs \u00e9tranges. Hein\u00a0? Tu crois que je peux l\u2019inventer \u00e7a, Franz, tu crois que \u00e7a se r\u00eave \u00e7a, Franz\u00a0? Non, moi je ne pense pas, FRANZ. C\u2019est peut-\u00eatre ce qui se passe pr\u00e9sentement qui est un r\u00eave, Franz. Et nous sommes peut-\u00eatre tous en train de r\u00eaver en m\u00eame temps.<\/p>\n<p>La main gauche poilue de Franz s\u2019est abattue sur mon \u00e9paule droite, la contraignant \u00e0 un l\u00e9ger d\u00e9calage vers le bas accompagn\u00e9 par la courbure de ma colonne vert\u00e9brale. Il me dit \u00ab\u00a0je te crois, tu as s\u00fbrement raison. Mais il est temps de rentrer, tu dois \u00eatre mort de faim et j\u2019ai vraiment besoin d\u2019un coup de main \u00e0 la plonge. D\u2019accord\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u00e0-dessus Totof a termin\u00e9 de pouffer, et il ajoute \u00ab\u00a0une grande maison baroque avec un jardin, hein\u00a0? Dans le coin, c\u2019est pas ce qui manque. Les sapins non plus, en v\u00e9rit\u00e9.\u00a0Mais du peu de ce que j\u2019entends, on dirait bien que tu parles du manoir hant\u00e9 dans la for\u00eat. On la voit de loin, surtout l\u2019hiver, quand on se balade sur les chemins de randonn\u00e9e. Les anciens disent qu\u2019il est hant\u00e9 parce qu\u2019il parait que si on s\u2019approche un peu, on voit des choses bizarres, et on entend des cris, mais c\u2019est surtout qu\u2019il y a un clodo \u00e0 moiti\u00e9 ravag\u00e9 qui y reste. Enfin, personnellement, j\u2019\u00e9vite d\u2019y mettre les pieds. Cela dit, c\u2019est une belle demeure. On y acc\u00e8de par une passerelle qui surplombe le sentier de promenade.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais oui, c\u2019est \u00e7a, je connais \u00e7a\u00a0! La passerelle en fer forg\u00e9 et la baraque baroque au milieu des bois, je l\u2019ai vue l\u2019autre jour en revenant des champignons. Comment j\u2019ai fait pour retourner l\u00e0-bas, par contre, j\u2019en sais rien.<\/p>\n<p><em>R\u00e9gis est perplexe. Lorsqu\u2019il est perplexe, il est pris d\u2019un tic \u00e0 la commissure des l\u00e8vres, son nez se plisse et \u00e9carquille ses yeux malingres, il porte les mains \u00e0 ses hanches et plonge dans une forme de torpeur caract\u00e9ristique des individus d\u00e9rang\u00e9s. <\/em><\/p>\n<p>Vous avez rien entendu l\u00e0\u00a0? Du tout, du tout\u00a0? Un type qui parle dans mon dos, qui dit que je suis ravag\u00e9.<\/p>\n<p><em>J\u2019ai dit d\u00e9rang\u00e9, R\u00e9gis.<\/em><\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 que je suis le seul \u00e0 voir ma femme, maintenant je suis le seul \u00e0 entendre euh\u2026 bah\u2026 c\u2019est quoi votre nom, d\u2019ailleurs\u00a0?<\/p>\n<p><em>Je suis ton narrateur R\u00e9gis. C\u2019est tout \u00e0 fait fascinant. Normalement, nous ne sommes pas cens\u00e9s discuter. A vrai dire, c\u2019est comme si tu cherchais \u00e0 t\u2019\u00e9manciper de l\u2019histoire. Et ce n\u2019est pas ainsi qu\u2019elle est \u00e9crite. Tu n\u2019as pas le droit. <\/em><\/p>\n<p>Super. Vous allez arr\u00eater de me parler, d\u00e9j\u00e0. Parce que de un, \u00e7a me met les nerfs en vrac, et de deux balle au centre, il se pourrait que\u2026 attendez un peu. Si c\u2019est vous le narrateur, vous savez s\u00fbrement comment je me suis retrouv\u00e9 dans le manoir, c\u2019\u00e9tait \u00e9crit quelque part, non\u00a0?<\/p>\n<p>Totof et Franz s\u2019\u00e9loignent tranquillement. Je reste un moment au milieu de la guinguette vide, et puis plus rien. J\u2019attends au moins une r\u00e9ponse. C\u2019est tout de m\u00eame quelque chose ces gens impolis qui entrent et sortent de ma t\u00eate sans frapper ni s\u2019essuyer les pieds, ma cervelle n\u2019est pas un hall de gare\u00a0!<\/p>\n<p>Allons bon, \u00e7a ne sert \u00e0 rien de tra\u00eener ici. La vaisselle ne va pas se laver toute seule.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il fait si sombre que je ne vois m\u00eame pas mes mains. 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