{"id":2928,"date":"2016-07-16T16:55:26","date_gmt":"2016-07-16T15:55:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/?p=2928"},"modified":"2024-03-30T15:18:28","modified_gmt":"2024-03-30T14:18:28","slug":"la-vie-de-regis-saison-2-episode-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/2016\/07\/16\/la-vie-de-regis-saison-2-episode-5\/","title":{"rendered":"La vie de R\u00e9gis &#8211; Saison 2, \u00e9pisode 5"},"content":{"rendered":"<p>Assis sur les marches \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du restaurant, le dos coll\u00e9 contre la porte de service, je roule une\u00a0 cigarette lentement puis une autre. Elle se tient debout en face de moi, elle se balance d\u2019avant en arri\u00e8re, joue avec un emballage en polystyr\u00e8ne qui tra\u00eene sur le trottoir. Aucun mot ne sort de nos bouches et c\u2019est tr\u00e8s bien comme \u00e7a. Quand j\u2019ai fini de rouler, je lui en tends une avec le briquet. Elle effleure ma main en prenant la cigarette et elle sourit. Et puis je lui dis \u00ab\u00a0au d\u00e9but, je ne pensais vraiment pas que plongeur c\u2019\u00e9tait dans des petits bassins en inox. Je m\u2019attendais \u00e0 des sorties en mer pour cueillir des algues et ramasser des \u00e9crevisses, des trucs comme \u00e7a. Apr\u00e8s j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 en voyant les bacs d\u2019\u00e9viers que le restaurant \u00e9tait quand m\u00eame foutrement loin de la c\u00f4te. Mais \u00e7a me convient. Je suis pay\u00e9 sur les pourboires, on me sert du cr\u00e9ment d\u2019alsace et des bi\u00e8res, je bosse de midi \u00e0 deux heures du matin,\u00a0 j\u2019ai le droit de bouffer les restes et le patron me laisse dormir dans l\u2019arri\u00e8re-cuisine. Il y a une chambre froide, les restes de ma copine sont dedans.\u00bb<\/p>\n<p>Katharina plonge ses grands yeux noirs dans les miens, plut\u00f4t petits et marron, et\u00a0 j\u2019ai la certitude qu\u2019elle peut sonder mon \u00e2me et deviner la couleur de mon slip. On reste comme \u00e7a, \u00e0 se scruter le fond de l\u2019\u0153il et elle finit par dire au bout d\u2019un moment \u00ab\u00a0je vois. Est-ce que tu es satisfait de ta nouvelle vie\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Depuis que la r\u00e9sidence a ferm\u00e9, pour raisons sanitaires d\u2019apr\u00e8s les journaux, mais surtout parce que le g\u00e9rant s\u2019est pas remis de la rouste qu\u2019il s\u2019\u00e9tait pris par ma meuf, je me suis retrouv\u00e9 tant\u00f4t \u00e0 l\u2019h\u00f4pital psychiatrique bourr\u00e9 d\u2019antid\u00e9presseurs puis au foyer des jeunes travailleurs blind\u00e9 de monde, puis sous un pont de l\u2019autoroute des anglais juste compl\u00e8tement bourr\u00e9 et finalement c\u2019est Franz qui m\u2019a propos\u00e9 de rencontrer son nouveau patron. Un type charmant, la d\u00e9gaine d\u2019un pr\u00e9sentateur de t\u00e9l\u00e9 au sourire talqu\u00e9 et des bagues \u00e0 presque tous les doigts\u00a0; il m\u2019a dit qu\u2019il venait justement de virer un int\u00e9rimaire qui co\u00fbtait trop cher. J\u2019\u00e9tais disponible et j\u2019avais la dalle. \u00ab\u00a0Je crois qu\u2019il y a pire. Et puis tu sais, \u00e7a m\u2019\u00e9vite d\u2019avoir \u00e0 trop fr\u00e9quenter le monde\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019avais rencontr\u00e9 Katharina dans un squat \u00e0 Berlin au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, elle se d\u00e9sarticulait devant un public constitu\u00e9 de punks et de petits bourgeois,\u00a0 qui faisaient souvent la gueule et son mec jouait de la musique \u00e9lectronique improvis\u00e9e. On avait sympathis\u00e9 un jour autour d\u2019une bo\u00eete de raviolis que j\u2019avais d\u00e9got\u00e9 dans une \u00e9picerie en \u00e9change de services rendus. Elle est de l\u2019ancienne URSS comme elle dit souvent mais je ne comprends pas tellement bien le message qu\u2019elle essaie de faire passer. Depuis, on se croise r\u00e9guli\u00e8rement selon le planning de ses tourn\u00e9es. \u00c7a marche plut\u00f4t pas mal pour elle, toujours \u00e0 danser, toujours pour des bourgeois beaucoup moins pour les punks, et plut\u00f4t dans des th\u00e9\u00e2tres maintenant. Des fois elle me pousse \u00e0 assister \u00e0 des ateliers qu\u2019elle anime et je me retrouve en juste-au-corps entour\u00e9 d\u2019allum\u00e9s de la m\u00eame esp\u00e8ce qui se portent les uns les autres, se tripotent et semblent tr\u00e8s \u00e9panouis de leur condition. Je me tire souvent avant la fin des exercices avec le sentiment de ne pas venir de la m\u00eame plan\u00e8te.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Avant de trouver ce boulot, j\u2019ai quand m\u00eame essay\u00e9 de suivre la voie classique, tu sais.\u00a0Le type de P\u00f4le Emploi qui m\u2019a donn\u00e9 rendez-vous ressemblait curieusement \u00e0 un rat en costume cravate. Il m\u2019a parl\u00e9 de toutes les formalit\u00e9s \u00e0 accomplir pour envisager de retrouver du travail. Il y a tellement de papiers \u00e0 remplir que m\u00eame lui s\u2019y perdait compl\u00e8tement. Je le voyais bien qu\u2019il transpirait derri\u00e8re sa moustache bien taill\u00e9e et ses petites lunettes ; il \u00e9tait au bord de la crise de nerfs, c\u2019est s\u00fbr. Il m\u2019a montr\u00e9 des diagrammes et des tableaux avec des chiffres, des noms de m\u00e9tiers dont je ne pr\u00e9sumais m\u00eame pas l\u2019existence. Et au bout d\u2019un certain temps, il a boucl\u00e9 son monologue par <em>les abattoirs, \u00e7a vous tente\u00a0?<\/em>\u00a0Je l\u2019ai regard\u00e9 un bon moment se liqu\u00e9fier\u00a0 sur place \u00e0 mesure que le temps passait en silence et j\u2019ai fini par trouver une formule convenable pour ne pas le brusquer\u00a0\u2013 ces gens-l\u00e0 sont tr\u00e8s sensibles au stress. Il en a conclu qu\u2019on devrait se revoir la semaine suivante. Et je n\u2019y suis pas all\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Elle se met \u00e0 rire dans un nuage de fum\u00e9e gris-bleu et elle pose sa main sur ma joue. Elle dit en mastiquant la vapeur qui lui sort de la bouche, avec son accent allemand \u00ab\u00a0tu ne chan<em>ch<\/em>eras <em>ch<\/em>amais\u00a0\u00bb. Je trouve que je fais tout de m\u00eame pas mal d\u2019efforts et puis tout le monde change. \u00ab\u00a0Penses-tu que les \u00eatres humains sont faits pour s\u2019entendre\u00a0?\u00a0\u00bb me demande-t-elle sans plus aucun accent en plongeant son regard p\u00e9tillant dans l\u2019ab\u00eeme de mes neurones instables. \u00ab\u00a0J\u2019en sais rien, Katharina. J\u2019en sais foutrement rien, mon amie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Elle me fait signe qu\u2019elle doit s\u2019en aller, alors je me l\u00e8ve et elle me prend dans ses bras. Je sens bien qu\u2019elle n\u2019est pas dans une forme extraordinaire, mais je n\u2019ai rien en stock pour la motiver. Je passe mes bras derri\u00e8re son dos, et je me contente de la garder contre moi quelques secondes. Et puis, je fais demi-tour et je retourne dans l\u2019arri\u00e8re-cuisine o\u00f9 Franz et une pile d\u2019assiettes fa\u00e7on tour de Pise m\u2019attendent imperturbablement.<\/p>\n<p>Sans dire un mot \u2013 de toute fa\u00e7on j\u2019aurais bien \u00e9t\u00e9 incapable d\u2019articuler plus de deux syllabes, \u00e7a me fait toujours \u00e7a quand Katharina s\u2019en va \u2013 je m\u2019installe devant ma paillasse et je fais couler l\u2019eau chaude. La vapeur br\u00fblante me vient en pleine poire, et c\u2019est tr\u00e8s bien. Il y aura toujours assez de cr\u00e9ment pour noyer les petits chagrins du quotidien. Franz pr\u00e9pare ses fameuses recettes sans frites et sans mayonnaise. Il me donne une bonne tape sur l\u2019\u00e9paule m\u2019enfon\u00e7ant l\u2019\u00e9pine dorsale dans le coccyx avant d\u2019ajouter \u00ab\u00a0c\u2019est un beau morceau, mais difficile \u00e0 pr\u00e9parer n\u2019est-ce pas\u00a0? Tu devrais sortir un peu plus souvent. Il y a toutes sortes de pi\u00e8ces \u00e0 monter, des saveurs inconnues qui te donneront l\u2019eau \u00e0 la bouche, en restant dans l\u2019arri\u00e8re-cuisine, tu vas tourner au vinaigre\u00a0\u00bb. Franz est aussi un salaud de po\u00e8te.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, Salvatore me r\u00e9veille vers onze heures en tapant avec une cuiller en bois sur les casseroles accroch\u00e9es au mur. \u00ab\u00a0Debout sac-\u00e0-vin, on a un probl\u00e8me\u00a0!\u00a0\u00bb qu\u2019il me dit d\u2019une voix forte et mal assur\u00e9e. \u00ab\u00a0K\u00e9-c\u00e9 qui le probl\u00e8me\u00a0? <em>C\u2019pamoig\u00e9rienf\u00e9<\/em>\u00a0!\u00a0\u00bb que je lui r\u00e9ponds en essayant d\u2019ouvrir les yeux. \u00ab\u00a0Il y a eu une coupure de courant, le ventilateur de la chambre froide est cuit, tu vas jeter tout ce qu\u2019il y a dedans \u00e0 la benne pendant que je vais faire les courses. \u00c7a urge, R\u00e9gis. Bouge-toi les miches, je suis de retour dans une heure\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Effectivement, la chambre froide est entrouverte et \u00e7a sent un peu comme dans un cimeti\u00e8re. L\u2019odeur de rance \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur coupl\u00e9e \u00e0 mon odeur corporelle, je devrais proposer \u00e7a comme r\u00e9pulsif contre toute forme de vie. Je constate qu\u2019une masse translucide et flasque se r\u00e9pand entre les rayonnages. J\u2019en d\u00e9duis que mon Emelyne est partie pour de bon cette fois. Pas le temps d\u2019\u00eatre triste, j\u2019ai une t\u00e2che \u00e0 accomplir. S\u2019apitoyer sur son sort, c\u2019est du ressort des gens qui ont le temps de rebondir, moi je m\u2019\u00e9crase en g\u00e9n\u00e9ral et j\u2019applique les ordres.<\/p>\n<p>Non, vraiment, j\u2019ai pas souvenir d\u2019\u00eatre all\u00e9 \u00e0 Berlin. Ni en Allemagne, ni dans plein d\u2019endroits, mais surtout pas \u00e0 Berlin. Je la connais pas cette nana. Et puis t\u2019as vu les tournures de phrases.. et gnan gnan gnan dit-elle, et gnin gnin gnin s\u2019appesantir sur son stock c\u2019est le raifort de je sais pas quoi\u2026 Encore un coup du narrateur, je suis s\u00fbr. Et puis merde quoi, le coup du cong\u00e9lo\u00a0! Ma femme met des beignes \u00e0 une cohorte de p\u00e9quenots trop curieux, elle arrive \u00e0 survivre sans moi des semaines et des mois, elle est tellement forte que des fois m\u00eame elle me fait un peu peur et l\u00e0, une coupure de courant et c\u2019est fini\u00a0? Ca pue le changement de casting de derni\u00e8re minute, je vais te dire. C\u2019est bien simple, Franz, si je croise le narrateur, je vais lui dire deux mots qui pourraient un tantinet froisser tes pieuses oreilles mon petit p\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Parfois R\u00e9gis, j\u2019aimerais bien savoir ce qui se passe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ta t\u00eate. Pose lentement cette casserole, tout va bien. Pas de geste brusque. Est-ce que tu as seulement la moindre id\u00e9e de l\u2019endroit o\u00f9 tu penses pouvoir trouver ton \u2018narrateur\u00a0\u2018\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>Non, \u00e9videmment qu\u2019il ne le sait pas, puisqu\u2019il n\u2019avait aucune id\u00e9e de son existence jusqu\u2019\u00e0 lors. <\/em><\/p>\n<p>Exactement. Je suis s\u00fbr que le narrateur se planque dans le manoir\u00a0!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Assis sur les marches \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du restaurant, le dos coll\u00e9 contre la porte de service, je roule une\u00a0 cigarette lentement puis une autre. Elle se tient debout en face de moi, elle se balance d\u2019avant en arri\u00e8re, joue avec un emballage en polystyr\u00e8ne qui tra\u00eene sur le trottoir. 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