{"id":2938,"date":"2016-07-27T12:50:50","date_gmt":"2016-07-27T11:50:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/?p=2938"},"modified":"2024-03-30T15:18:28","modified_gmt":"2024-03-30T14:18:28","slug":"la-vie-de-regis-saison-2-episode-9","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/2016\/07\/27\/la-vie-de-regis-saison-2-episode-9\/","title":{"rendered":"La vie de R\u00e9gis &#8211; Saison 2, \u00e9pisode 9"},"content":{"rendered":"<p>Admettons que je me tienne dans l\u2019embrasure de la porte du bureau du Narrateur. Un pied \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, j\u2019arbore un costume d\u2019\u00e9poque saillant et mon champ lexical s\u2019\u00e9toffe d\u2019un vocabulaire qui m\u2019\u00e9tait jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent inconnu ou somme toute au moins oubli\u00e9. Je recule de deux pas, me revoil\u00e0 dans le couloir d\u00e9gueulasse et j\u2019ai troqu\u00e9 ma jolie montre et mon gilet contre une poign\u00e9e de fleurs brillantes et un t-shirt douteux. J\u2019essaie une nouvelle fois\u00a0: pareil. Je pousse Franz \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, m\u00eame topo en plus gros. Cet endroit est g\u00e9nial. Un pied sur la moquette, l\u2019autre dans le passage, je me prends \u00e0 imaginer que je pourrais avoir un petit vestibule similaire dans l\u2019arri\u00e8re cuisine \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la chambre froide, o\u00f9 instantan\u00e9ment je changerais d\u2019allure aux petits matins difficiles. Quel gain de temps, \u00e7a serait le panard.<\/p>\n<p>Katharina se prom\u00e8ne dans le bureau, rev\u00eatant une superbe robe longue empire pliss\u00e9e \u00e0 la taille\u00a0 en cr\u00eape de soie rehauss\u00e9e de dentelle de Caudry et de perles. Elle balaye d\u2019une main l\u00e9g\u00e8re les boiseries impeccables et me lance parfois des regards langoureux. Je prends un peu de recul, en sortant du bureau. Nan, \u00e7a colle pas. Je m\u2019en fous des robes en vrai. Franz se rapproche de moi et se tient \u00e0 l\u2019aff\u00fbt tel le chien de chasse le dimanche matin \u00e0 la campagne quand les pigeons d\u00e9collent en meute sanguinaire, il me dit qu\u2019il aimerait bien qu\u2019on s\u2019en aille, j\u2019y dis que c\u2019est lui qui sent l\u2019ail mais il n\u2019a pas d\u2019humour ce soir. La situation ne le rassure pas. Forc\u00e9ment, lui sorti de sa cuisine, il n\u2019a jamais rien vu. Ah, pour pondre des petits plats venus de l\u2019espace, il y a du monde hein, mais d\u00e8s qu\u2019on commence \u00e0 toucher au sp\u00e9cial, Monsieur Franz est refroidi.<\/p>\n<p>Si \u00e7a ne tenait qu\u2019\u00e0 moi, je foutrais le bureau \u00e0 sac. D\u2019abord, \u00e7a r\u00e9chaufferait un peu l\u2019ambiance et puis \u00e7a compenserait les torts que le Narrateur m\u2019a caus\u00e9. Sans son bureau, il fera moins le malin. Sors de l\u00e0, Katha, t\u2019es cern\u00e9e\u00a0! Ha ha, non, vraiment il n\u2019y a rien \u00e0 voir ici. Il est parti, je vais tout cramer et n\u2019en parlons plus. Mais au lieu de nous rejoindre dehors, elle s\u2019installe sur une des chaises pr\u00e8s de la biblioth\u00e8que et elle lit des trucs qui tra\u00eenent sur la table. Je pourrais danser la carmagnole sur la table basse qu\u2019elle ne me remarquerait pas. Elle est totalement absorb\u00e9e par sa lecture, ce qui ne veut pas dire que le papier est en train de la dig\u00e9rer. C\u2019est plut\u00f4t elle qui est en train de gober toutes les b\u00eatises que l\u2019autre ahuri a s\u00fbrement \u00e9crit \u00e0 propos de nous.<\/p>\n<p>Elle finit par lever ses beaux yeux bleus avec un sourire poli &#8211; mais on me la fait pas \u00e0 moi, pas folle la gu\u00eape\u00a0: elle a le bourdon. Elle attrape un crayon, une r\u00e8gle en bois et elle hachure des phrases. Avec Franz on irait tout de m\u00eame plus vite en mettant tout par terre, arros\u00e9 de cognac et en craquant une allumette. Je reconnais que hachurer des papelards c\u2019est bien senti, mais c\u2019est foutrement long.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et Totof nous attend dehors, sans rigoler. Saccageons la d\u00e9coration et tirons-nous\u00a0!\u00a0\u00bb crie Franz, sur un coup de panique.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Non, dit-elle, tout ce qui est ici repr\u00e9sente nos existences, ce que nous sommes, ce que nous savons, c\u2019est notre destin\u00e9e qui est \u00e9crite dans chacun de ces livres, sur ces notes et les d\u00e9truire compl\u00e8tement nous annihilerait. Je ne veux pas dispara\u00eetre, R\u00e9gis.\u00a0\u00bb <em>Solennelle et tr\u00e8s calmement, elle trace une ligne au travers des mots, supprime proprement un paragraphe, puis un autre. Elle griffonne une tirade, ajoute une note \u00e0 une description. R\u00e9gis et Franz sont d\u00e9sormais bloqu\u00e9s \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du bureau. La porte est ouverte pourtant, et tous les efforts qu\u2019ils produisent pour briser la barri\u00e8re invisible qui les contient \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur sont vains.<\/em> \u00ab\u00a0Vous n\u2019\u00eates jamais venus ici. Vous ne vous souviendrez pas de ce qui s\u2019est pass\u00e9.Ce manoir va dispara\u00eetre de vos m\u00e9moires, et moi avec. Il est temps de r\u00e9parer quelques erreurs et de nous offrir une nouvelle chance.<\/p>\n<p>Que pr\u00e9f\u00e8res-tu R\u00e9gis\u00a0? Par o\u00f9 commencer\u2026<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<p><em>Le vent s\u2019engouffre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la cabane chassant des volutes de fum\u00e9e bleue au travers de l\u2019espace infini qui l\u2019entoure. Rien ni personne ne perturbe l\u2019atmosph\u00e8re calme de cette fin d\u2019apr\u00e8s-midi d\u2019automne berc\u00e9 par le roulis des vagues, le cri des mouettes et le d\u00e9filement des publicit\u00e9s au panneau d\u2019affichage de la superette.<\/em><\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0, je te rappelle Franz que si nous avons investi dans cette baraque \u00e0 frites, c\u2019est pour une bonne raison. Les FRITES, Franz. Tu ne peux pas sans arr\u00eat essayer de rivaliser avec la nature pour en changer l\u2019usage. On ne fait pas des frites de carotte, de navet ni m\u00eame de patate douce, on fait des frites de patates et puis c\u2019est tout. Avec tes \u00e2neries, c\u2019est pas \u00e9tonnant qu\u2019on ne trouve pas de clients. N\u2019essaie pas de me faire croire que c\u2019est \u00e0 cause de l\u2019emplacement. Il est tr\u00e8s bien ce parking. En plus on a une belle vue sur la Manche.<\/p>\n<p>Et puis fais pas cette t\u00eate, prends une bi\u00e8re, d\u00e9tends-toi. Tu vois bien que tu fais fuir les passants. Tiens, tu as vu la jolie fille en vert l\u00e0-bas sur la digue\u00a0? Elle me rappelle quelqu\u2019un. Une nana que j\u2019ai crois\u00e9e \u00e0 Berlin, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 la sc\u00e8ne punk \u00e9tait encore active, comment elle s\u2019appelait d\u00e9j\u00e0\u00a0? C\u2019est pas ton genre\u00a0? C\u2019est quoi ton genre, Franz\u00a0? J\u2019imagine que tu pr\u00e9f\u00e8res la compagnie de tes couteaux. Tiens et t\u2019as vu l\u2019autre l\u00e0-bas avec son regard bizarre. Elle a rien compris, celle-l\u00e0. Qu\u2019est-ce tu regardes, oh\u00a0! H\u00e9, c\u2019est de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 la mer\u00a0! Quoi, elle est sourde ou bien\u00a0? Peut-\u00eatre qu\u2019elle n\u2019ose pas s\u2019approcher pour regarder le menu. Tu vois, Franz, comme tu fais peur aux gens.<\/p>\n<p>Je sens qu\u2019il va se mettre \u00e0 pleuvoir. Ce coup-ci on est garanti de pas faire un couvert.<\/p>\n<p>Tu sais \u00e0 quoi je pensais hier soir\u00a0? Tu t\u2019en fous, tr\u00e8s bien. Je me disais qu\u2019on a tout de m\u00eame de la chance de pouvoir faire ce qu\u2019on veut. Il y a tellement de gens qui triment toute leur vie \u00e0 faire des trucs qui les int\u00e9ressent pas et au final, ils finissent par s\u2019en rendre compte mais beaucoup trop tard et en s\u2019\u00e9chinant \u00e0 la t\u00e2che, ils perdent le sens profond de leur existence. Ils sont persuad\u00e9s d\u2019\u00eatre des h\u00e9ros de leur propre histoire, alors qu\u2019on est tous les pions d\u2019un autre joueur. T\u2019as vu, c\u2019est que \u00e7a cogite l\u00e0-dedans. Ce qui m\u2019effraie le plus dans cette histoire, c\u2019est que les gens croient toujours qu\u2019ils sont libres alors qu\u2019ils ne copient que les sch\u00e9mas et les routines des autres en lorgnant toujours un peu sur le voisin. Ils n\u2019ont pas d\u2019avenir, ils ont un plan et ils le suivent sans se demander si c\u2019est vraiment ce qu\u2019ils veulent. On pourrait faire du vin chaud cet hiver, et des moules. Des moules au vin chaud, ah oui, je vois quand ce ne sont pas tes id\u00e9es, forc\u00e9ment c\u2019est nul. Et pourquoi pas un burger aux hu\u00eetres pan\u00e9es\u00a0?<\/p>\n<p>Un type \u00e0 l\u2019allure famili\u00e8re passe la t\u00eate par la fen\u00eatre de la gu\u00e9rite et en s\u2019excusant de nous interrompre en pleine discussion gastronomique, il demande poliment\u00a0: \u00ab\u00a0alors, vous la trouvez comment la fin de votre aventure\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Franz me regarde de travers, s\u00fbrement qu\u2019il est vex\u00e9 par la pertinence de mes propositions, et l\u2019autre type sourit d\u2019un air niais. J\u2019y r\u00e9ponds\u00a0: \u00ab\u00a0sur place ou \u00e0 emporter\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Admettons que je me tienne dans l\u2019embrasure de la porte du bureau du Narrateur. 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