{"id":3003,"date":"2017-06-06T10:53:15","date_gmt":"2017-06-06T09:53:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/?p=3003"},"modified":"2024-03-30T15:18:27","modified_gmt":"2024-03-30T14:18:27","slug":"la-vie-de-regis-saison-2-episodes-1-a-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/2017\/06\/06\/la-vie-de-regis-saison-2-episodes-1-a-3\/","title":{"rendered":"La vie de R\u00e9gis &#8211; Saison 2, Episodes 1 \u00e0 3"},"content":{"rendered":"<p><em>Ami(e)s lectrices et lecteurs, \u00e0 une semaine du premier tour des \u00e9lections l\u00e9gislatives, et \u00e0 un mois de la sortie de la saison 3 de la Vie de R\u00e9gis, je vous propose un rafraichissement divertissant sous la forme des trois premiers \u00e9pisodes de la saison 2 parus l&rsquo;an dernier. Les \u00e9pisodes ont \u00e9t\u00e9 corrig\u00e9s et remani\u00e9s pour une meilleure lisibilit\u00e9. N&rsquo;h\u00e9sitez pas \u00e0 commenter et partager ! <\/em><\/p>\n<p>Retrouvez \u00e9galement toute la saison 1 ici au format PDF: <a href=\"https:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/2016\/07\/27\/la-vie-de-regis-saison-2-episode-9\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Saison 1<\/a><\/p>\n<hr>\n<p><strong>Episode 1<\/strong><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><i>Un chien aboie&nbsp;:<\/i> <i>les ann\u00e9es passent et les \u0153ufs durs<\/i>. Chaque matin, en pensant \u00e0 tout ce qui m\u2019est arriv\u00e9 depuis <i>la R\u00e9sidence<\/i>, j\u2019essaie de r\u00e9primer l\u2019envie de r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 voix haute cette expression idiote&nbsp;: sans succ\u00e8s. Et Franz, chaque fois, pendant qu\u2019il met son tablier, me regarde avec son air de chien battu et triste et crev\u00e9 en hochant la t\u00eate. Mon pauvre vieux, heureusement qu\u2019il est l\u00e0 et qu\u2019il me supporte. D\u2019ailleurs, je n\u2019ai jamais tellement bien compris pourquoi il s\u2019obstinait \u00e0 me tol\u00e9rer dans son environnement de travail. C\u2019est vrai quoi, si j\u2019\u00e9tais lui et que je devais m\u2019encaisser moi, enfin si j\u2019\u00e9tais Franz et que je devais me coltiner R\u00e9gis, je crois que j\u2019y arriverais pas. En fait, l\u2019id\u00e9e simplement d\u2019\u00eatre dans la peau grasse et velue de Franz me r\u00e9vulse.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">J\u2019\u00e9merge en grin\u00e7ant des genoux d\u2019en-dessous du plan de travail o\u00f9 j\u2019ai \u00e9tabli mon terrier. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai trouv\u00e9 refuge depuis que nous faisons chambre froide \u00e0 part avec Emelyne pour une obscure raison de jalousie d\u00e9plac\u00e9e \u2013 soi-disant que j\u2019aurais le sang chaud et la vue un peu basse quand d\u00e9boulent les serveuses au coup de feu de midi. Evidemment je n\u2019ai aucune notion de l\u2019heure qu\u2019il est, l\u2019arri\u00e8re-cuisine ne comporte aucune fen\u00eatre et la porte de service n\u2019a pas de vitrage. Il y a bien la grille d\u2019a\u00e9ration mais je l\u2019ai bouch\u00e9e parce que \u00e7a me filait des courants d\u2019air aux oreilles et \u00e7a c\u2019est aga\u00e7ant. Puisque Franz est arriv\u00e9, il doit \u00eatre dans les dix heures et il y a fort \u00e0 parier qu\u2019il va se mettre \u00e0 faire un boucan du diable avec ses marmites et ses ustensiles aux noms bizarres.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">T\u2019y crois \u00e7a que des types sont pay\u00e9s pour cuisiner pour un tas de gens qui payent un autre type qui a comme unique talent d\u2019avoir eu assez d\u2019argent un jour pour investir dans les quatre murs d\u2019un restaurant&nbsp;? Je pr\u00e9sume que \u00e7a ne choque que moi, et puis si \u00e7a lui plait \u00e0 Franz d\u2019\u00eatre au service d\u2019un patron, Salvatore qu\u2019il s\u2019appelle, \u00e0 faire chauffer de l\u2019eau pour y plonger des p\u00e2tes toute la sainte journ\u00e9e, c\u2019est son probl\u00e8me, pas le mien. Mon probl\u00e8me c\u2019est qu\u2019il m\u2019emp\u00eache de dormir et que ma journ\u00e9e quant \u00e0 elle, ne commence que dans une paire d\u2019heures au moment o\u00f9 la vaisselle se sera amoncel\u00e9e dangereusement sur le rebord de l\u2019\u00e9vier.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Ici on dit trattoria&nbsp;; \u00e7a veut dire qu\u2019il y a des nappes en tissu et des bougies. J\u2019imagine que c\u2019est plus chic que pizzeria et nappe en papier \u00e0 motif publicitaire pour une marque d\u2019eau gazeuse du pays. Et \u00e7a justifie aussi le prix du centim\u00e8tre carr\u00e9 de pizza. Une pizza, ce n\u2019est rien qu\u2019une pizza, hein Franz&nbsp;? T\u2019y mets toujours la m\u00eame chose qu\u2019elle co\u00fbte trois pesos ou quinze euros, pas vrai&nbsp;? D\u2019ailleurs, tu t\u2019en fous, Franz. Toi, du moment que tu as ton salaire \u00e0 la fin du mois, qu\u2019on te demande de cuisiner des petits plats du P\u00e9rigord ou des chinoiseries \u00e7a t\u2019est \u00e9gal. C\u2019est pour \u00e7a que j\u2019t\u2019aime bien Franz. T\u2019es inflexible ou <i>intransgressif, <\/i>un truc du genre. Il y a du bon dans la cuisine italienne. Les p\u00e2tes de la veille, par exemple, baign\u00e9es dans la sauve tomate et le basilic, saupoudr\u00e9es de sucre et d\u2019huile d\u2019olive c\u2019est encore meilleur au petit d\u00e9jeuner.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le patron s\u2019appelle Salvatore Quelque-chose-en-a. C\u2019est un petit homme rondouillard d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es bien habill\u00e9, propre sur lui, portant moustache finement \u00e9lagu\u00e9e, gourmette et chevali\u00e8re en argent \u00e0 initiales grav\u00e9es, lunettes sans bord et des poils dans les oreilles. Il d\u00e9boule dans l\u2019arri\u00e8re-cuisine par la porte qui donne dans la salle du restaurant &#8211; la porte qui sert \u00e0 rentrer dans l\u2019arri\u00e8re-cuisine, pas celle qui est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et qui sert \u00e0 sortir de l\u2019arri\u00e8re-cuisine\u2026 celle-l\u00e0 on s\u2019en sert jamais. Avec son accent travaill\u00e9 de sicilien de banlieue lilloise, et sa fa\u00e7on d\u2019\u00e9lever la voix au milieu des phrases \u2013 attends une minute\u2026 &#8211; chaque fois qu\u2019il entame une nouvelle tirade, on dirait qu\u2019il est en col\u00e8re&nbsp;: il \u00e9l\u00e8ve le ton et il bat des ailes dans tous les sens comme s\u2019il voulait s\u2019envoler \u2013 \u00e9lever le thon&nbsp;? \u2013 en lorgnant tant\u00f4t \u00e0 gauche, tant\u00f4t \u00e0 droite et se plaignant tout le temps que je ne sais quelle casserole en cuivre a disparu la veille ou dieu sait quoi&nbsp;; et m\u00eame que c\u2019est un scandale une porcherie pareille on n\u2019a pas id\u00e9e de dormir sous l\u2019\u00e9vier tout \u00e7a tout \u00e7a.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Peut-on \u00e9lever des thons&nbsp;? Je veux dire, dans l\u2019absolu, est-ce qu\u2019on peut avoir des thons dans un super aquarium dans un beau et grand jardin fleuri et chaque matin au r\u00e9veil, passer la t\u00eate par la porte-fen\u00eatre du premier \u00e9tage et sortir sur le balcon en peignoir brod\u00e9 cent pour cent coton d\u2019o\u00f9 les thons peuvent me contempler, agripp\u00e9 au garde-corps et ils sont si contents les thons de me voir qu\u2019ils ex\u00e9cutent des saltos dans l\u2019air chaud d\u2019un \u00e9t\u00e9 calme comme des dauphins mais un peu plus patauds et c\u2019est tellement dr\u00f4le que je ris, les thons rient aussi, nous rions de concert et quand je dis de concert je veux bien entendu insister sur l\u2019aspect sonore de notre rire, sinon j\u2019aurais dit de conserve et l\u00e0 j\u2019aurais insist\u00e9 sur le r\u00e9f\u00e9rentiel intrins\u00e8que li\u00e9 \u00e0 ces animaux&nbsp;: bo\u00eete de thon au naturel.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Franz a d\u00e9coch\u00e9 une claque plat-de-la-main-droite sur la zone pommette-fossette de ma joue gauche parce que je riais un peu trop fort et sans raison APPARENTE&nbsp;; ce qui m\u2019a instantan\u00e9ment ramen\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Une r\u00e9alit\u00e9 d\u2019\u00e9tag\u00e8res ajour\u00e9es en inox, de paillasses carrel\u00e9es et d\u2019outils de cuisine, de fours, de gazini\u00e8res, de chambres froides et de Franz et de son patron qui s\u2019engueulent sur le menu du jour et les conditions salariales du peuple qui vaincra. Franz est mon pacificateur. Je ne sais pas si \u00e7a se dit, en tout cas c\u2019est ce qu\u2019il est pour moi. Si seulement il pouvait les voir ces thons dans leur aquarium, je suis s\u00fbr qu\u2019il rirait avec moi et les thons de concert. Je les vois habill\u00e9s avec des costumes comme les musiciens maintenant&nbsp;: des queues de pie&nbsp;! Des thons en queue de pie de concert au naturel. HA HA HA&nbsp;! Revers-main-droite sur oreille droite. Cette fois, promis, je me tiens \u00e0 carreau. Veste \u00e0 carreaux.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s tout c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 Franz et \u00e0 Salvatore si j\u2019ai atterri ici. Ils m\u2019ont offert une nouvelle chance de trouver ma place dans la soci\u00e9t\u00e9. Et cette place, pour le moment, c\u2019est alternativement sous le plan de travail et dans l\u2019\u00e9vier. Plongeur qu\u2019ils disaient.<\/p>\n<ul>\n<li>Ecoutez-moi attentivement Franz, qu\u2019il dit le patron, si mes intuitions gastronomiques ne vous conviennent pas, vous et votre guignol de coll\u00e8gue avez tout \u00e0 fait le droit de foutre le camp. C\u2019est MA cuisine, MON restaurant et MES CLIENTS. Si je vous dis d\u2019y aller moins lourd sur le mascarpone dans les raviolis aux \u00e9pinards, vous faites ce que je dis,&nbsp;bon sang ! Gardez votre sensibilit\u00e9 pour quand vous serez le patron, ici ce qui compte c\u2019est mon fric. MON FRIC.<\/li>\n<\/ul>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le voil\u00e0 reparti en salle jouant des talonnettes sur le carrelage v\u00e9nitien. Franz n\u2019a plus mouft\u00e9 et s\u2019est remis \u00e0 ciseler la ciboulette. Apr\u00e8s un rapide d\u00e9compte du nombre d\u2019individus pr\u00e9sents dans la cuisine, j\u2019ai fini par accepter que le guignol dont parlait Salvatore, c\u2019est moi. Et apr\u00e8s tout, il n\u2019avait s\u00fbrement pas tort. Confondre plongeur et <i>plongiste<\/i>. Alors j\u2019enfile le tablier et les gants et je commence \u00e0 r\u00e9curer des po\u00eales en cadence avec le ciselage de la ciboulette. Vers onze heures, la clochette suspendue au-dessus de la porte d\u2019entr\u00e9e du restaurant s\u2019agite, de m\u00eame que les petites fesses des serveuses, les grognements f\u00e9roces d\u2019Emelyne me piquant les doigts avec des fourchettes, son regard noir \u00e9teint dans l\u2019eau de vaisselle croupie et ses cheveux poisseux qui s\u2019emm\u00ealent \u00e0 mes poignets (je l\u2019avais pr\u00e9venu qu\u2019\u00e0 la prochaine assiette bris\u00e9e j\u2019en ferais autant de notre couple supra-sensuel).<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Retourne dans la chambre froide, que je lui dis sans arr\u00eat, tu vas faire peur \u00e0 la client\u00e8le&nbsp;\u00bb On a pas id\u00e9e d\u2019\u00eatre aussi chiante quand on est morte.<\/p>\n<p><strong>Episode 2<\/strong><\/p>\n<style type=\"text\/css\">\n\t<!--\n\t\t@page { margin: 2cm }\n\t\tP { margin-bottom: 0.21cm }\n\t-->\n\t<\/style>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le dimanche, le restaurant ferme \u00e0 15h30 et ne rouvre qu\u2019\u00e0 19h30. Alors que les derniers clients retournent \u00e0 leurs activit\u00e9s dominicales, on entend taper \u00e0 la porte de service. C&rsquo;est une sorte de routine. Franz me jette un regard de coin ; je planque sous le plan de travail les petits plats qu&rsquo;il a laiss\u00e9s \u00e0 mon attention. Ensuite il se racle la gorge et il ouvre la porte qui donne sur l\u2019impasse. Une silhouette massive et chauve se tient droit devant et bloque le passage. Le type dit d&rsquo;une voix rauque et enfum\u00e9e : \u00ab\u00a0t&rsquo;as pens\u00e9 \u00e0 mon petit paquet ?\u00a0\u00bb et Franz sort de la poubelle \u00e0 verre un sac en papier kraft huileux qu&rsquo;il lui tend.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">&#8211; Tu me ferais un petit caf\u00e9, des fois ? lui sugg\u00e8re le massif graisseux.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">&#8211; En vitesse alors. Tu sais que le patron n&rsquo;aime pas te voir tra\u00eener dans les cuisines, r\u00e9pond Franz \u00e0 son homologue de corpulence.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">&#8211; Discret comme une ombre, silencieux comme une tombe, lui dit l&rsquo;autre avec un sourire carnassier.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">&#8211; Je ne te pr\u00e9sente pas R\u00e9gis. Vous vous \u00eates d\u00e9j\u00e0 crois\u00e9s, annonce Franz en invitant l\u2019\u00e9l\u00e9phant \u00e0 rentrer dans le magasin de porcelaine.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">&#8211; S\u00fbrement. Tu sais j&rsquo;n\u2019ai pas la m\u00e9moire des cons. Je voulais dire des noms. Mais je pensais des cons.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Je finis de plier mes torchons sales en mimant l&rsquo;attitude du type qui a rien entendu mais qui est quand m\u00eame vex\u00e9. Le kyste humain fait une accolade \u00e0 Franz et se tourne vers moi en se gaussant comme une baleine. \u00ab\u00a0Je rigole\u00a0\u00bb qu&rsquo;il me lance. \u00ab\u00a0J&rsquo;aime bien rire, il en faut de l&rsquo;humour si on n\u2019veut pas passer l&rsquo;arme \u00e0 gauche fissa dans ce monde de merde\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le mec s&rsquo;installe comme s&rsquo;il \u00e9tait chez lui. Il pose son gros baluchon d\u00e9gueulasse sur le plan de travail que je venais de lessiver. J&rsquo;y vois presque les microbes se r\u00e9pandre dans toute la pi\u00e8ce comme un premier jour de soldes au rayon hifi des grands magasins.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il porte des rangers trou\u00e9es-d\u00e9lass\u00e9es, un pantalon de treillis kaki maintenu par des bretelles jaunes fluo sur un d\u00e9bardeur blanch\u00e2tre tach\u00e9 de sueur et s\u00fbrement d\u2019\u00e9chantillons de tous les trucs qu&rsquo;il a ingurgit\u00e9 durant les dix derniers jours. Et pas un poil sur le caillou. Il est m\u00eame chauve des sourcils, le type. J\u2019essaie de deviner son \u00e2ge mais je n\u2019y arrive pas, de toute fa\u00e7on il n\u2019en vaut pas la peine&nbsp;; autant d\u00e9boucher le siphon de sol.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Alors Franz et lui discutent du temps qui passe, de l&rsquo;actualit\u00e9, de la politique et moi je commence \u00e0 avoir la dalle. Mais Franz a bien insist\u00e9 sur le fait que si je sors de la bouffe devant l&rsquo;autre bibendum, il va se jeter sur moi pour me l\u2019arracher des mains. C&rsquo;est une esp\u00e8ce d&rsquo;ogre \u00e0 l&rsquo;app\u00e9tit vorace, il para\u00eet.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">En \u00e9coutant de loin en loin la conversation, coinc\u00e9 entre la contemplation d&rsquo;une louche et l&rsquo;astiquage d&rsquo;une r\u00e2pe \u00e0 fromage, j&rsquo;apprends qu&rsquo;il s&rsquo;appelle Totof. Enfin je pr\u00e9sume qu\u2019il a d\u00fb s\u2019appeler autrement \u00e0 une \u00e9poque, ses parents ne peuvent pas l\u2019avoir appel\u00e9 comme \u00e7a, c\u2019est ridicule. Ou alors ses parents \u00e9taient compl\u00e8tement d\u00e9biles, mais tout de m\u00eame Totof, il faudrait que ses parents soient ravag\u00e9s\u2026 \u00ab&nbsp;Totof comme ton papa mon petit, tu lui ressembles tellement&nbsp;\u00bb. C&rsquo;est un repris de justesse qui vit \u00e0 moiti\u00e9 dans le jardin public. Il s&rsquo;est am\u00e9nag\u00e9 une cabane dans un coin sombre et le gardien ne l&#8217;emmerde pas parce qu&rsquo;il effraie les toxicos et les exhibitionnistes la nuit. Je suis s\u00fbr qu&rsquo;il fait aussi peur aux animaux. Il fait le tour des cantines et r\u00e9cup\u00e8re des sacs de bouffe. En \u00e9change, Totof le mal-nomm\u00e9 assure qu&rsquo;il est capable de d\u00e9goter \u00e0 peu pr\u00e8s n&rsquo;importe quelle plante ou bestiole qui vit dans la for\u00eat attenante au jardin public. Comme il dit \u00ab\u00a0c&rsquo;est son domaine\u00a0\u00bb. Justement, Franz lui tend un papier pli\u00e9 en quatre. C&rsquo;est une liste de courses.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Bolets de Bordeaux, c\u00e8pes, trompettes de la mort, chanterelles grises&#8230; je vois bien le go\u00fbt que \u00e7a peut avoir, mais je n&rsquo;ai aucune id\u00e9e de leur allure. C\u2019est bien simple quand Franz en pr\u00e9pare, \u00e7a ne ressemble plus vraiment \u00e0 des champignons au final. Il y mettrait un ar\u00f4me artificiel dans sa sauce au nom exotique, \u00e7a ferait le m\u00eame effet. Mais les gens payent pour avoir l&rsquo;impression de manger des produits frais transform\u00e9s par d&rsquo;autres personnes rien que pour eux. Je pr\u00e9sume que c&rsquo;est parce qu&rsquo;ils sont trop fain\u00e9ants pour cultiver leur propre jardin et que d\u00e9penser leur argent leur donne une impression de puissance et d&rsquo;autorit\u00e9 sur celui qui se casse le dos \u00e0 cuisiner.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Quand Totof des bois a fini son expresso, il se tourne vers moi et me dit \u00ab\u00a0dis-donc, \u00e7a te dit de venir avec moi dans la for\u00eat ?\u00a0\u00bb. Je le regarde un moment sans que rien ne me vienne \u00e0 l&rsquo;esprit \u00e0 part une chanson entendue \u00e0 la radio une heure plus t\u00f4t et puis je lui dis \u00ab\u00a0pour quoi faire ?\u00a0\u00bb. Il tourne la t\u00eate vers Franz qui lui sourit d&rsquo;un air bonhomme comme d&rsquo;habitude. Et Franz me pr\u00e9cise : \u00ab\u00a0cueillir des champignons, R\u00e9gis. Juste des champignons.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Des visions de roses qui \u00e9closent film\u00e9es en vitesse rapide comblent le vide dans ma t\u00eate, et une musique d&rsquo;ascenseur, le chant des oiseaux le matin tr\u00e8s t\u00f4t, l&rsquo;odeur du tabac froid dans le cendrier, la couleur orange, le d\u00e9collet\u00e9 de la serveuse hier soir, le regard gla\u00e7ant d\u2019Emelyne, ses ongles plant\u00e9s dans ma gorge, le fond du plat de gratin de pommes de terre qui m&rsquo;a pris trente minutes \u00e0 ravoir \u00e0 la maille de fer. J&rsquo;y r\u00e9ponds : \u00ab\u00a0d&rsquo;accord\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Deux heures plus tard, je me retrouve \u00e0 patauger dans des mares de boue un panier en osier sous le bras et un couteau \u00e0 cran d&rsquo;arr\u00eat dans l&rsquo;autre en suivant Totof la parlote. Il n\u2019arr\u00eate pas de jacasser tout en se baissant \u00e0 droite et \u00e0 gauche, en ajustant sa bedaine ou en poussant des cris d\u2019animaux fantastiques \u00e0 chaque nouvelle d\u00e9couverte comestible. Il me raconte qu&rsquo;il a visit\u00e9 des dizaines de pays et qu&rsquo;il a toujours \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u par les gens qu&rsquo;il y a rencontr\u00e9, qu&rsquo;il a boss\u00e9 pour de l&rsquo;argent et qu&rsquo;il en a eu pas mal jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il se fasse arnaquer par un copain avec qui il s\u2019\u00e9tait associ\u00e9 mais qui s\u2019av\u00e9rait \u00eatre un escroc notoire, il aime les femmes mais un peu trop alors il a arr\u00eat\u00e9 d&rsquo;aimer les gens en g\u00e9n\u00e9ral et il a m\u00eame \u00e9t\u00e9 sosie de Fran\u00e7ois Hadji Lazaro dans une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9 belge mais ces salauds l&rsquo;ont coup\u00e9 au montage parce qu&rsquo;il \u00e9tait soi-disant un sosie sans int\u00e9r\u00eat et qu&rsquo;il \u00e9tait sale et grossier.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C&rsquo;est vrai qu&rsquo;il est sale, mais \u00e0 l&rsquo;entendre me d\u00e9baller sa vie en se penchant toutes les quinze secondes pour ramasser des mycoses, il m&rsquo;est venu \u00e0 l&rsquo;esprit qu&rsquo;il \u00e9tait plut\u00f4t sympathique et m\u00e9ritant en v\u00e9rit\u00e9. Rares sont les individus capables d&rsquo;accepter que les \u00eatres humains ne sont pas faits pour s&rsquo;entendre et qu&rsquo;il est plus judicieux dans ces circonstances de se tenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des affaires de notre engeance.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Totof m&rsquo;attrape par le bras d\u2019une main ferme et crott\u00e9e. Il me dit \u00ab\u00a0tu comptes rester plant\u00e9 devant le ch\u00eane toute la journ\u00e9e ou on peut y aller, R\u00e9gis ?\u00a0\u00bb. J&rsquo;avais effectivement fait escale le nez plant\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9corce d&rsquo;un vieil arbre vermoulu. \u00ab\u00a0T&rsquo;es un mec bien, Totof\u00a0\u00bb que je lui dis en plissant les yeux et en faisant une sorte de moue perplexe. \u00ab\u00a0Je sais pas ce que \u00e7a vaut, mais je pense que t&rsquo;es un mec bien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">J&rsquo;ai remarqu\u00e9 qu&rsquo;il avait rempli mon panier en osier et le sien avec plusieurs kilos de champignons de toutes sortes : des longs fins et frip\u00e9s, des gros charnus et lisses, certains avec des trous et d&rsquo;autres avec des bosses. Je me suis aussi rendu compte que nous \u00e9tions en pleine for\u00eat, pas sur un chemin de randonn\u00e9e, pas sur une piste pour les coureurs du dimanche, juste au milieu des ronces, des foug\u00e8res et des arbres qui grincent. Il commence \u00e0 faire sombre. Et l\u00e0, Totof m&rsquo;annonce qu&rsquo;il reste pour relever les collets \u00e0 lapins et que je ferais mieux de d\u00e9taler. Il me dit d&rsquo;aller tout droit en pointant vaguement au loin les derni\u00e8res lueurs du coucher de soleil avec son gros doigt couvert de terre. Alors je me mets \u00e0 marcher avec mes deux paniers en osier charg\u00e9s \u00e0 ras bord. Je trace une ligne imaginaire dont je ne m&rsquo;\u00e9carte que lorsqu&rsquo;un arbre se met sur le chemin &#8211; ce con. Plus loin, je distingue clairement un sentier pratiqu\u00e9 par les joggeurs et une curieuse passerelle en fer forg\u00e9e qui passe au-dessus. Elle est bizarre cette passerelle&nbsp;: ni d\u2019un c\u00f4t\u00e9, ni de l\u2019autre je ne vois de passage, que des arbustes et des corbeaux piailleurs qui pourraient tout aussi bien \u00eatre des corneilles. Les corneilles, ce sont des gros corbeaux piailleurs avec un petit arri\u00e8re-go\u00fbt de noisette et de bouffe pour chat. La passerelle m\u2019attire \u00e9trangement. Je d\u00e9cide de faire quelques pas de c\u00f4t\u00e9 en crabe pour rester dans l\u2019axe de ma trajectoire et me rapprocher un peu de l\u2019\u00e9difice. On dirait qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 assembl\u00e9e il y a fort longtemps et la nature a repris ses droits dessus, dessous, partout. Le plancher est en bois noirci d\u2019humidit\u00e9 et la rouille a d\u00e9coll\u00e9 la peinture noire qui devait recouvrir la ferronnerie. Je per\u00e7ois plus loin \u00e0 travers les branchages ce qui ressemble bien \u00e0 une maison de ma\u00eetre ou \u00e0 un manoir. Ce doit \u00eatre plut\u00f4t tranquille d\u2019habiter par ici que je me suis dit. Mais la nuit commence \u00e0 tomber. D\u00e9j\u00e0 que j\u2019y vois plus bien clair, manquerait plus que je me perde. Je suis oblig\u00e9 de traverser plusieurs bosquets qui piquent, chevaucher de charmants petits ruisseaux, de m&rsquo;enfoncer dans des frondaisons et en sortir couvert d&rsquo;insectes et de me coincer un pied dans un amas de branches mortes pour enfin arriver \u00e0 la lisi\u00e8re de la for\u00eat et aux abords du jardin public. J&rsquo;ai senti le regard r\u00e9probateur de quelques passants ahuris que j&rsquo;ai crois\u00e9 sur le chemin du retour jusqu\u2019au restaurant. Je pense assez bien cerner ce que ressent Totof le sauvageon.<\/p>\n<p>Devant la porte de service du restaurant, je constate que mes bras sont occup\u00e9s et engourdis d\u2019avoir support\u00e9 les kilos de champignons pendant tout le trajet. En cons\u00e9quence je n&rsquo;ai que deux possibilit\u00e9s pour toquer : plusieurs coups de pied ou plusieurs coups de t\u00eate. Mes vieilles tennis \u00e0 dix balles \u00e9tant couvertes de boue et de branchages arrach\u00e9s \u00e0 la flore locale, mon choix a \u00e9t\u00e9 vite fait. Je ne vais tout de m\u00eame pas salir la porte inutilement.<\/p>\n<p>Franz m&rsquo;ouvre sans tarder et m&rsquo;accueille d&rsquo;un \u00ab\u00a0pas trop t\u00f4t R\u00e9gis. Au boulot mon ami ! Le resto est complet ce soir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Episode 3<\/strong><\/p>\n<style type=\"text\/css\">\n\t<!--\n\t\t@page { margin: 2cm }\n\t\tP { margin-bottom: 0.21cm }\n\t-->\n\t<\/style>\n<p align=\"JUSTIFY\">Je sors pour fumer une cigarette parce que bon, on ne fume pas \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur sauf les jambons peut-\u00eatre. Sur le pas de la porte, j&rsquo;observe le silence, les nuages qui d\u00e9roulent sur une trame de ciel bleu nuit &#8211; puisque c&rsquo;est la nuit \u00e7a me semble assez honn\u00eate &#8211; je dirais qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;allure o\u00f9 ils vont, et \u00e0 la forme du b\u00e2timent c&rsquo;est un vent du nord pourtant le souffle qui maltraite ma cigarette, lui, il vient du sud, et il me pique les doigts. On dirait qu&rsquo;il va geler, c&rsquo;est la saison qui veut \u00e7a ma pov\u2019dame.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Tout est gris dehors et bleu et effac\u00e9 comme dans les films d&rsquo;horreur des ann\u00e9es o\u00f9 on n\u2019avait pas encore invent\u00e9 la couleur au cin\u00e9ma. Les arbres sont fl\u00e9tris, les feuilles d\u00e9compos\u00e9es le vent siffle dans les interstices des murs et de la toiture l&rsquo;ensemble est assez lugubre mais aussi tr\u00e8s apaisant. En r\u00e9alit\u00e9 c\u2019est l\u2019automne alors, ce genre de d\u00e9cor \u00e9tait plut\u00f4t pr\u00e9visible.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Des lumi\u00e8res sont allum\u00e9es aux \u00e9tages, j&rsquo;entends des rires au second, une bougie port\u00e9e au visage d&rsquo;un homme barbu me laisse entrevoir un regard vide et mena\u00e7ant. Je ne fais pourtant aucun bruit sinon une longue expiration de fum\u00e9e humide qui cristallise instantan\u00e9ment.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Puis j&rsquo;\u00e9crase la cigarette dans une touffe d&rsquo;herbe \u00e9meraude et quand je me retourne pour saisir la poign\u00e9e de la porte une jeune femme se tient dans l&#8217;embrasure et me sourit en me faisant signe de rentrer. Alors je suis poli, je passe le pas de porte en la remerciant. A deux pas de l\u00e0, un autre type se tient devant la porte de ce qui doit \u00eatre ma chambre pour la nuit.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Apr\u00e8s tout, je ne vais pas traverser la for\u00eat de nouveau par ce temps c&rsquo;est un coup \u00e0 attraper des engelures. Une bonne nuit de sommeil me fera le plus grand bien. La chambre est propre, le lit est pr\u00e9par\u00e9 avec des draps d&rsquo;un blanc presque honn\u00eate et des chandeliers qui doivent valoir p\u00e9p\u00e8te. Le type referme la porte sur moi sans dire un mot. Parfois, quand on a la chance de trouver un refuge, mieux vaut ne pas trop se poser de questions et accepter ce qui arrive.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Par la fen\u00eatre de la chambre, des visages s&rsquo;agglutinent et me regardent. Les t\u00eates sont moches et grima\u00e7antes, j&rsquo;imagine qu&rsquo;ils auraient voulu avoir ma chambre. Dommage pour vous les loulous, profitez du spectacle je m&rsquo;en vais roupiller comme un damn\u00e9 ; la journ\u00e9e a \u00e9t\u00e9 \u00e9prouvante et je suis rinc\u00e9. J\u2019entame un effeuillage devant les \u00e9berlu\u00e9s qui matent par le carreau, j\u2019envoie mes chaussures valdinguer \u00e0 l\u2019autre bout de la pi\u00e8ce et je m\u2019\u00e9lance fa\u00e7on Richard Douglas Fosbury au-dessus du sommier \u00e0 ressorts. Quel saut extraordinaire, encore un record de battu par l\u2019intr\u00e9pide R\u00e9gis, le seul comp\u00e9titeur \u00e0 refuser l\u2019uniforme des sportifs. Quelle audace, quel slip&nbsp;!<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Attends un peu. Qu\u2019est-ce que je fais l\u00e0 au juste&nbsp;? Je me rel\u00e8ve, je ramasse mon pantalon. Il manque un bout de l\u2019histoire. J\u2019\u00e9tais dans la cuisine, c\u2019\u00e9tait la fin du service, j\u2019ai mang\u00e9 ce qui restait de p\u00e2tes et\u2026 de champignons. Ah oui, je vois. Oui, en r\u00e9alit\u00e9, je ne suis pas vraiment l\u00e0. L\u00e0, o\u00f9 d\u2019ailleurs&nbsp;? C\u2019est s\u00fbrement un r\u00eave. Je me dirige vers la fen\u00eatre aux curieux, je tourne la cr\u00e9mone en laiton qui couine, j\u2019essaie de tirer une t\u00eate aussi d\u00e9sagr\u00e9able que les leurs et je leur balance&nbsp;: dites-donc les affreux, ils ont rien d\u2019autre \u00e0 foutre que de me reluquer le sgu\u00e8gue&nbsp;? Ils veulent une tourn\u00e9e de mandales&nbsp;?<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">De la masse de cr\u00e2nes \u00e9bouriff\u00e9s empil\u00e9s au rebord de la fen\u00eatre je n\u2019entends en guise de r\u00e9ponse que des grognements indistincts, des r\u00e2les p\u00e9nibles, quelques cris suraigu\u00ebs, et oh tiens, Emelyne bondit en hurlant depuis la porte derri\u00e8re moi, me passe au travers et se jette dans le m\u00eame mouvement sur les moches. Bon, n\u00e9cessairement, je suis surpris. D\u00e9j\u00e0 que j\u2019aime pas quand on me passe \u00e0 travers en g\u00e9n\u00e9ral, je ne savais pas qu\u2019en plus qu\u2019elle \u00e9tait dans la chambre, une chambre dans un lieu qui ne me dit rien du tout. La voil\u00e0 qui envoie des vol\u00e9es de coups de savate et elle en envoie un, deux, trois au tapis, les autres tiennent bon, ils la voient. Ils LA voient. Je veux dire, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 quelque chose pour moi d\u2019\u00eatre le seul \u00e0 pouvoir interagir avec elle, mais l\u00e0 c\u2019est tout le troupeau de tocards qui se bat avec elle. A bien y regarder, les types sont pas nets de toute fa\u00e7on&nbsp;: il leur manque des bouts par endroits. Emelyne me vocif\u00e8re en dedans \u00ab&nbsp;va-t\u2019en, maintenant&nbsp;!&nbsp;Vite&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">A force de la fr\u00e9quenter, j\u2019ai beaucoup appris de son temp\u00e9rament. Quand elle est dans cet \u00e9tat-l\u00e0, \u00e7a ne sert \u00e0 rien de discuter. Alors je la laisse s\u2019amuser avec ses petits camarades, je ramasse mes affaires, je me rhabille fissa et avant de sortir mon regard croise une derni\u00e8re fois celui d\u2019Emelyne, terroris\u00e9e, \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9vor\u00e9e. Dr\u00f4les de coutumes chez les morts.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Je me pr\u00e9cipite vers la porte, j\u2019ouvre et le type est encore l\u00e0. Je suis nez \u00e0 nez avec lui, fa\u00e7on de parler parce qu\u2019aux premi\u00e8res loges il semblerait qu\u2019il lui en manque un sacr\u00e9 morceau, pareil au niveau des l\u00e8vres et des paupi\u00e8res, m\u00eame les dents, il n\u2019y a pas le compte. Je n\u2019ai pas le temps d\u2019entamer la discussion, il essaie de m\u2019attraper au col. Je lui envoie un uppercut des familles et le voil\u00e0 par terre, s\u00e9ch\u00e9. Litt\u00e9ralement tout sec. Les bras lui en tombent, non vraiment, en miettes le mec. Le couloir est dans la p\u00e9nombre, je vois une porte \u00e0 proximit\u00e9 sur la gauche, une autre presque en face par laquelle je suis rentr\u00e9 et de l\u2019autre bout du couloir sur la droite d\u00e9boule la jeune femme de tout \u00e0 l\u2019heure. Elle hurle, ou plut\u00f4t elle gazouille comme un autocuiseur dont la soupape tourne trop vite. Elle se rue sur moi les bras et les mains secou\u00e9s de spasmes \u2013 trop de caf\u00e9 sans doute, j\u2019ai juste le temps de me pr\u00e9cipiter vers la porte qui donne dans le jardin. Et dehors, il pleut. Temps pourri, c\u2019est bien ma veine.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">En maintenant la porte ferm\u00e9e du mieux que je le peux pour \u00e9viter de me coltiner la cingl\u00e9e, j\u2019essaie de situer l\u2019endroit, comment j\u2019y suis arriv\u00e9 et surtout comment en partir. Un coup d\u2019\u0153il au jardin, \u00e7a ressemble de loin en loin au parc de la r\u00e9sidence, cern\u00e9 de <i>b\u00e2timents anciens et assez harmonieux<\/i>. En m\u00eame temps, je n\u2019y connais rien, \u00e7a doit \u00eatre le stress qui m\u2019envoie des signaux de sensibilit\u00e9 esth\u00e9tique au mauvais moment. J\u2019ai besoin de me souvenir et d\u2019avoir un plan de secours, mais les branchements de ma t\u00eate sont foir\u00e9s. Le psychiatre avait raison au moins sur ce point. Oh, un arbre&nbsp;! Il n\u2019est pas trop loin, si je l\u00e2che la porte et que j\u2019arrive \u00e0 grimper dedans avant que l\u2019autre ahurie me rattrape, j\u2019aurai deux avantages&nbsp;: la paix cinq minutes et un poste de vigie en hauteur pour appr\u00e9cier <i>la qualit\u00e9 des mod\u00e9natures et l\u2019\u00e9quilibre des menuiseries typiquement baroques<\/i>. Bordel.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Et un, et deux&nbsp;! DEUX&nbsp;! Attendre trois, c\u2019est nul, je me lance dans ma course folle vers ce qui s\u2019av\u00e8re \u00eatre un gros sapin d\u00e8s le compte de deux. C\u2019est un des secrets de ma r\u00e9ussite dans la vie&nbsp;: j\u2019ai un chiffre d\u2019avance. Peu importe. J\u2019entends la porte s\u2019ouvrir et les gazouillis qui redoublent d\u2019intensit\u00e9. Elle me colle aux basques. Le conif\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas aussi pr\u00e8s que je ne l\u2019esp\u00e9rais, ou peut-\u00eatre que c\u2019est moi qui perd de la vitesse. Un coup d\u2019\u0153il derri\u00e8re, plus personne. Je baisse les yeux, elle s\u2019est accroch\u00e9e \u00e0 ma tennis droite&nbsp;! J\u2019y mets un pointu du gauche \u00e0 la m\u00e2choire, m\u00e9caniquement. Elle roule sur le c\u00f4t\u00e9&nbsp;: son dentier prend la direction des \u00e9toiles. Plus que quelques m\u00e8tres et c\u2019est un nouvel exploit de R\u00e9gis qui touche au but apr\u00e8s une course folle de vingt-cinq m\u00e8tres&nbsp;! Quel ph\u00e9nom\u00e8ne, quel h\u00e9ros&nbsp;! Et il entame l\u2019ascension du sapin par la face nord sous les acclamations tonitruantes de truands toniques accul\u00e9s au tronc mais bien incapables de le rejoindre.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">L\u2019escalade est interminable. J\u2019ai des \u00e9pines plein les doigts, des bestioles grouillent sous mon maillot, \u00e7a sent comme les bonbons Ricola et avec l\u2019obscurit\u00e9 et les branches je n\u2019y vois finalement rien du tout, ni en dessous, ni au-dessus, ni <i>l\u2019architecture aux corniches cisel\u00e9es et aux motifs floraux<\/i>. Arr\u00eate&nbsp;!<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><i> R\u00e9gis atteint bient\u00f4t la cime de l\u2019\u00e9pic\u00e9a (non ce n\u2019est pas un sapin\u2026), perdant pied peu \u00e0 peu avec ce qui lui semble \u00eatre la r\u00e9alit\u00e9. Le pin ploie sous son poids, une branche c\u00e8de, puis une autre. Il s\u2019accroche \u00e0 son cauchemar. Peut-\u00eatre lui procure-t-il plus d\u2019intensit\u00e9 que la routine minable dans laquelle il s\u2019est lui seul embourb\u00e9. Pauvre diable de R\u00e9gis, quel triste spectacle que d\u2019assister \u00e0 la ruine d\u2019un \u00eatre humain&nbsp;! Un violent coup de vent le d\u00e9stabilise, il chute&nbsp;!<\/i><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">H\u00e9&nbsp;! H\u00e9&nbsp;! Qui me parle&nbsp;? Qui me\u2026 aaaaaaaarghle&nbsp;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ami(e)s lectrices et lecteurs, \u00e0 une semaine du premier tour des \u00e9lections l\u00e9gislatives, et \u00e0 un mois de la sortie de la saison 3 de la Vie de R\u00e9gis, je vous propose un rafraichissement divertissant sous la forme des trois premiers \u00e9pisodes de la saison 2 parus l&rsquo;an dernier. 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