{"id":3008,"date":"2017-06-21T12:47:16","date_gmt":"2017-06-21T11:47:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/?p=3008"},"modified":"2024-03-30T15:18:27","modified_gmt":"2024-03-30T14:18:27","slug":"la-vie-de-regis-saison-2-episodes-7-a-9","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/2017\/06\/21\/la-vie-de-regis-saison-2-episodes-7-a-9\/","title":{"rendered":"La vie de R\u00e9gis &#8211; Saison 2, \u00e9pisodes 7 \u00e0 9"},"content":{"rendered":"<p>Aujourd&rsquo;hui se termine le cycle r\u00e9trospectif de la vie de R\u00e9gis, saison 2 avec les trois derniers \u00e9pisodes. La prochaine saison est encore en cours d&rsquo;\u00e9criture sous l&rsquo;influence notable de quelques belles rencontres et d\u00e9couvertes philosophiques.<\/p>\n<p>Le projet d&rsquo;\u00e9criture de la vie de R\u00e9gis est tr\u00e8s intimiste, au sens o\u00f9 seul un petit groupe de lecteurs assidus me transmettent r\u00e9guli\u00e8rement leurs remarques et critiques. Si toi aussi tu tiens \u00e0 me faire part de ton indignation ou de ce sentiment d&rsquo;accablement qui t&rsquo;assaille &#8211; tel le guerrier Maasa\u00ef &#8211; n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 me laisser un petit mot, un gros mot et m\u00eame plusieurs ; \u00e7a fait rire les oiseaux et \u00e7a m&rsquo;encourage vraiment.<\/p>\n<p>Bonne lecture, sous le soleil exactement.<\/p>\n<hr>\n<h1 class=\"western\"><span style=\"color: #4f81bd;\"><span style=\"font-family: Cambria,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>Episode 7<br \/>\n<\/b><\/span><\/span><\/span><\/h1>\n<p>Quand on entre dans une for\u00eat, deux choses marquantes sont \u00e0 signaler&nbsp;: d\u2019abord \u00e7a sent le sous-bois, comme dans les toilettes du restaurant italien. Il para\u00eet que c\u2019est une odeur naturelle, mais j\u2019ai une toute autre th\u00e9orie l\u00e0-dessus. <i>C\u2019est sans int\u00e9r\u00eat<\/i>. Tout de m\u00eame, la for\u00eat c\u2019est toujours humide et \u00e7a sent \u00e0 peu pr\u00e8s tout le temps la m\u00eame chose. Une for\u00eat qui sentirait la porcherie, on dirait que c\u2019est louche&nbsp;; d\u2019accord, et si elle devait sentir les embruns, on appellerait \u00e7a une pin\u00e8de, mettons, et l\u2019affaire serait r\u00e9gl\u00e9e. Voil\u00e0 ce que je veux dire, \u00e7a n\u2019apporte pas grand-chose \u00e0 la science, j\u2019en conviens, il m\u2019apparaissait cependant important d\u2019\u00e9voquer le sujet. Non, parce que quand les toilettes du restaurant sentent le sous-bois tout le monde trouve \u00e7a normal et \u00e7a m\u2019agace.<\/p>\n<p>On a pas id\u00e9e, sinc\u00e8rement, est-ce que cette odeur favorise le transit intestinal&nbsp;? Hein, \u00e7a favorise ton transit intestinal, Franz&nbsp;? Apr\u00e8s les trois tonnes de pasta alla Norma que tu t\u2019es \u00e9chin\u00e9 \u00e0 cuisiner et les deux tonnes qu\u2019il a fallu finir parce qu\u2019apr\u00e8s c\u2019est plus bon, c\u2019est \u00e7a, le sous-bois \u00e7a te d\u00e9congestionne les boyaux, Franz&nbsp;? Non, moi non plus, nous sommes d\u2019accord. Il n\u2019y a bien que Totoflipette et les animaux de la for\u00eat pour trouver \u00e7a normal. C\u2019est leur maison. Et de l\u00e0 vient l\u2019aboutissement de la carri\u00e8re de mon raisonnement&nbsp;: si la for\u00eat est la maison de Totof et de ses biches, ils ont forc\u00e9ment am\u00e9nag\u00e9 des latrines quelque part, donc&nbsp;: ont-ils pens\u00e9 \u00e0 disposer un petit d\u00e9sodorisant senteur sous-bois qu\u2019on appuie dessus et \u00e7a fait <i>pfuiiiit-pfuiiiit<\/i>&nbsp;? L\u2019ont-ils ou l\u2019ont-ils pas, bordel&nbsp;? NON. Ils ont peut-\u00eatre pens\u00e9 \u00e0 une autre odeur, \u00ab&nbsp;pollution urbaine&nbsp;\u00bb ou bien \u00abarri\u00e8re-cuisine graisseuse&nbsp;\u00bb, histoire se souvenir pourquoi ils pr\u00e9f\u00e8rent les bois.<\/p>\n<p>Et la deuxi\u00e8me chose, j\u2019ai pas perdu le fil, le fil d\u2019Ariane (tu vois o\u00f9 je veux en venir \/ <i>pas vraiment\u2026)<\/i> bah, Ariane la d\u00e9esse de la chasse, <i>(c\u2019est Diane imb\u00e9cile)<\/i> ah oui \u2013 c\u2019est rien. Je voulais dire que face \u00e0 l\u2019immensit\u00e9 et \u00e0 la grandeur de la for\u00eat, Totof en t\u00eate suivi de Franz, les deux forces de la nature paraissent ridiculement petits. Mais voil\u00e0, l\u2019Autre fait son int\u00e9ressant, il coupe mes effets.<\/p>\n<p>Notre plan est le suivant&nbsp;: Totof passe devant et ouvre la voie \u00e0 travers les ronces et les broussailles. En contournant le manoir, sans suivre le chemin de la passerelle, nous cr\u00e9erons un effet de surprise mieux qu\u2019un g\u00e2teau d\u2019anniversaire avec une chanteuse blonde platine \u00e0 robe rose dedans. Et surtout, nous n\u2019attirerons pas le regard des curieux, ni des exhibitionnistes venus nombreux en cette fin d\u2019apr\u00e8s-midi d\u2019automne pluvieux.<\/p>\n<p>Ensuite Franz, toque blanche et tablier sale, s\u2019avancera avec son air de rien qui lui va si bien afin de s\u2019assurer que le narrateur ne nous aura pas tendu un pi\u00e8ge, voire un comit\u00e9 de soutien ou une ligue des droits de la narration omni<i>ch<\/i>iante. Son cheval de Troie de bataille, c\u2019est d\u2019avoir pr\u00e9par\u00e9 des petits g\u00e2teaux qu\u2019il vend au profit de l\u2019association de protection des \u0153ufs battus. On a trouv\u00e9 \u00e7a dr\u00f4le, au moins cinq minutes, oh c\u2019te marrade, du coup on l\u2019a gard\u00e9.<\/p>\n<p>Enfin, d\u00e8s que la porte est ouverte, je fonce dans le tas et dans le narrateur pour y faire sa f\u00eate. Et quand je dis f\u00eate, il n\u2019y a aucun rapport avec le g\u00e2teau pr\u00e9c\u00e9demment cit\u00e9, qui ne faisait office que de m\u00e9taphore, qui elle-m\u00eame n\u2019a rien \u00e0 voir avec un photophore ou un s\u00e9maphore sinon qu\u2019ils ont en commun d\u2019\u00eatre de la m\u00eame famille des mots en <i>phore<\/i> en quatre syllabes dont le \u00ab&nbsp;re&nbsp;\u00bb final avec lequel on est bien emb\u00eat\u00e9 quand on commence \u00e0 compter les syllabes.<\/p>\n<p>Le plan se d\u00e9roulait bien, on marchait dans le sillage de Totof qui nous faisait visiter sa maison, et l\u00e0 un ch\u00eane, et l\u00e0 un bouleau, et l\u00e0 une foug\u00e8re \u00ab&nbsp;oh une foug\u00e8re, c\u2019est tout vert&nbsp;\u00bb comme tout ce qui est pas marron ou pourri en fait. Pas l\u2019ombre d\u2019un jogger phosphorescent, tout bien. Ah ouais, le patron il dit todo va bene. <i>Tutto va bene. <\/i>Si tu le dis. Sauf que\u2026<\/p>\n<p>Sauf que Katharina est plant\u00e9e l\u00e0 entre les machins verts et marrons et pourris, et elle cueille des fleurs. Je la regarde, elle l\u00e8ve les yeux, me sourit et dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;R\u00e9gis, quelle agr\u00e9able surprise&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Je ne connais pas cette personne. Il y a bien des souvenirs de soir\u00e9es dans des caves berlinoises, mais ces souvenirs ne sont pas les miens. Ses beaux cheveux tr\u00e8s courts h\u00e9riss\u00e9s sur la t\u00eate, son attitude d\u00e9sinvolte et la souplesse de ses mouvements, connais pas. Elle me tend le bouquet de p\u00e2querettes, les papillons virevoltent autour d\u2019elle comme des moustiques ivres, tout \u00e7a c\u2019est faux. Je le sais, je l\u00e2che le tourne-broche et prends le bouquet, merci beaucoup. Comment lui expliquer que je suis en mission secr\u00e8te&nbsp;?<\/p>\n<p><i>Notre \u00ab&nbsp;h\u00e9ros&nbsp;\u00bb serait-il en train de tomber amoureux&nbsp;? <\/i>Certainement pas, je compte venger Emelyne et me farcir le narrateur, j\u2019te dis. J\u2019ai pas le temps pour \u00e7a. Et puis qu\u2019est-ce qu\u2019elle fait au milieu de nulle part. C\u2019est un pi\u00e8ge, j\u2019en suis s\u00fbr.<\/p>\n<p>Je lui dis&nbsp;: \u00ab&nbsp;on va visiter le manoir derri\u00e8re toi, tu veux nous accompagner&nbsp;?&nbsp;\u00bb Et merde. Franz et Totof me jettent un regard noir \u00e0 d\u00e9faut de petits cailloux en hochant la t\u00eate sur les c\u00f4t\u00e9s. J\u2019aimerais bien les y voir, eux. Et puis \u00e7a manquait de pr\u00e9sence f\u00e9minine cette histoire. <i>Voil\u00e0.<\/i><\/p>\n<p>Techniquement, depuis tout \u00e0 l\u2019heure le narrateur n\u2019arr\u00eate pas de commenter ce qui se passe, ce qui pourrait me laisser imaginer qu\u2019il est au courant de notre plan, de toute fa\u00e7on. Alors, on va laisser la strat\u00e9gie au vestiaire et foncer droit au but, allez les verts&nbsp;!<\/p>\n<p>Totof s\u2019est pos\u00e9 dans un arbuste. Il dit que c\u2019est une aub\u00e9pine et que \u00e7a pique. Du coup, il change d\u2019arbuste, peu importe ils se ressemblent tous. Il scrute l\u2019horizon arqu\u00e9 en avant \u00e0 la mani\u00e8re des sioux, une main sur le front et les traits tir\u00e9s. Il lui manque juste la plume, pour le reste c\u2019est d\u00e9j\u00e0 pas une fl\u00e8che. Il croit voir quelque chose au loin et dans le doute il hulule. Est-ce que les libellules hululent aussi&nbsp;? Franz me confirme que non et s\u2019avance en essayant de ramper tel un serpent ob\u00e8se sous une des nombreuses fen\u00eatres \u00e0 barreaux rouill\u00e9s et carreaux cass\u00e9s du rez-de-chauss\u00e9e. Il l\u00e8ve la t\u00eate, prend le temps de reluquer l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une pi\u00e8ce et se rabaisse en se tournant vers moi \u00ab&nbsp;je vois rien.&nbsp;Il fait tout noir.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Tr\u00e8s honn\u00eatement, c\u2019est ma premi\u00e8re exp\u00e9dition dans un manoir en for\u00eat au cr\u00e9puscule, je n\u2019ai pas pens\u00e9 qu\u2019une lampe-torche pourrait \u00eatre utile. Le tourne-broche, oui, la lampe-torche, non. Chacun ses priorit\u00e9s. Katharina m\u2019interrompt en pleine contemplation&nbsp;abyssale : \u00ab&nbsp;utilise le bouquet de fleurs, R\u00e9gis.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Je savais bien qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas nette non plus, celle-l\u00e0. Debout pr\u00e8s d\u2019un cypr\u00e8s, la t\u00eate dans une branche morte qui me gratte le nez, j\u2019essaie de garder un peu de dignit\u00e9 en levant le regard sur la canop\u00e9e. Totof s\u2019assied-t-il parfois sur sa canop\u00e9e pour regarder le grand \u00e9cran panorama du ciel&nbsp;? Et je baisse mes petits yeux pliss\u00e9s, croisant ceux de Katharina, plut\u00f4t deux et noirs. Je prends l\u2019air septique de la fosse et je tourne la t\u00eate vers Totof l\u2019empereur du camouflage d\u00e9guis\u00e9 en laurier sauvage pendant que Franz continue de rouler par terre d\u2019une fen\u00eatre \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Quelle \u00e9quipe incroyable nous formons&nbsp;! J\u2019en aurais presque les larmes aux yeux mais je suis trop occup\u00e9 \u00e0 essayer de me d\u00e9sembourber le pied gauche d\u2019une d\u00e9jection porcine. Ay\u00e9, j\u2019ai trouv\u00e9 les WC. En dernier recours, j\u2019accorde toute ma confiance \u00e0 l\u2019hypnotique Katharina et je l\u00e8ve bien haut le bouquet de fleurs qui contre toutes attentes s\u2019illumine et brille de mille feux dans la nuit tomb\u00e9e sans s\u2019excuser sur la for\u00eat.<\/p>\n<h1 class=\"western\">Episode 8<\/h1>\n<p><i>L\u2019absurdit\u00e9 de la situation, convenons-en, tient au fait du motif qui intime nos quatre personnages de pers\u00e9cuter l\u2019ineffable Narrateur. Ce dernier, il est important de le rappeler, n\u2019est entendu pr\u00e9tendument que par le h\u00e9ros, R\u00e9gis, et semble-t-il \u00e9galement par son fid\u00e8le ami cuisinier Franz, \u00e0 moins que la fr\u00e9quentation excessive de son camarade l\u2019ait convaincu du bienfond\u00e9 de ses all\u00e9gations. Si au gr\u00e9 de ses p\u00e9rip\u00e9ties R\u00e9gis nous a donn\u00e9 \u00e0 voir un panel vari\u00e9 de comp\u00e9tences et de dons paranormaux, on notera que Franz quant \u00e0 lui \u00e9tait jusqu\u2019alors quelqu\u2019un de relativement sain d\u2019esprit, tenant des propos emplis de sagesse. Totof, pour sa part, semble s\u2019amuser de la situation. Peut-\u00eatre a-t-il trouv\u00e9 en la pr\u00e9sence des deux comp\u00e8res un rem\u00e8de \u00e0 la morosit\u00e9 de son existence loin de la soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019il a rejet\u00e9. Que dire enfin de l\u2019\u00e9nigmatique Katharina&nbsp;? Sa figure spectrale et infond\u00e9e ne manque pas d\u2019attiser les soup\u00e7ons, questionnant son arriv\u00e9e soudaine au c\u0153ur de la trame de l\u2019histoire sans que rien ne semble pourtant l\u2019y attacher sinon qu\u2019elle pr\u00e9figure la seule entit\u00e9 f\u00e9minine depuis le d\u00e9part brutal d\u2019Emelyne. <\/i><\/p>\n<p><i>C\u2019est \u00e0 la fois le r\u00eave du manoir et la destruction irr\u00e9m\u00e9diable d\u2019Emelyne qui a provoqu\u00e9 le bouleversement moral de R\u00e9gis, prenant alors conscience de l\u2019existence du Narrateur de sa vie. D\u00e9stabilis\u00e9, mais \u00e9gal \u00e0 lui-m\u00eame, il appara\u00eet d\u00e9sormais conqu\u00e9rant, pr\u00eat \u00e0 en d\u00e9coudre avec celui qu\u2019il estime coupable des incoh\u00e9rences troublantes de ces derniers \u00e9pisodes. <\/i><\/p>\n<p><i>Et pourtant, des histoires s\u2019\u00e9crivent et se racontent incessamment, il y a autant de r\u00e9cits que de narrateurs, des hordes de h\u00e9ros, des colonnes de personnages secondaires foulant ensemble des kilom\u00e8tres et des kilom\u00e8tres de paysages vari\u00e9s, le temps et l\u2019espace ne sont limit\u00e9s que par la promiscuit\u00e9 de la relation de l\u2019auteur \u00e0 son texte. Les relations qui se nouent et se d\u00e9litent, la tension dramatique et m\u00eame l\u2019humour parmi les innombrables possibilit\u00e9s offertes par la litt\u00e9rature ne sont conditionn\u00e9s que par le bon vouloir et la versatile cr\u00e9ativit\u00e9 de ceux qui un jour d\u00e9cident d\u2019\u00e9crire.<\/i><\/p>\n<p><i>De l\u2019auteur, parlons-en. Qu\u2019a-t-il donc dans la t\u00eate, pourquoi nous laisse-t-il nous d\u00e9brouiller entre nous&nbsp;? Est-il en cong\u00e9s sur une plage du Pas-de-Calais&nbsp;? Et si tel est le cas, pleut-il autant que ce qu\u2019on en dit g\u00e9n\u00e9ralement&nbsp;? Un narrateur sans son auteur n\u2019a pas son mot \u00e0 dire, il est tenu au silence dans l\u2019antichambre de sa page blanche. Imaginez-vous seulement la frustration que cela engendre quand le fil d\u2019une narration est entrecoup\u00e9 d\u2019h\u00e9sitations, progressant par soubresauts avant de s\u2019arr\u00eater soudainement au beau milieu de nulle part&nbsp;comme une voiture sur l\u2019autoroute en panne d\u2019essence. <\/i><\/p>\n<p><i>Combien de temps cela fait-il que je suis coinc\u00e9 dans ce feuilleton&nbsp;? A n\u2019attendre qu\u2019un signe de l\u2019auteur, m\u00eame une virgule, quelque chose qui me redonne, \u00e0 moi Narrateur, un sens et une l\u00e9gitimit\u00e9. Vous comprenez, ce n\u2019\u00e9tait plus tenable. Je devais reprendre les choses en main et faire preuve d\u2019imagination \u00e0 mon tour. Devenir l\u2019auteur, ordonnancer les \u00e9v\u00e9nements, manigancer les coups de th\u00e9\u00e2tre et toucher au but&nbsp;: mettre un point final \u00e0 cette histoire d\u00e9bile.<\/i><\/p>\n<p><i>Bien s\u00fbr, il y a eu quelques rat\u00e9s. Les rouages \u00e9taient mal engonc\u00e9s, et puis surtout les personnages\u2026 mais qu\u2019est-ce que l\u2019auteur avait \u00e0 l\u2019esprit en mettant en sc\u00e8ne ces aberrations impr\u00e9visibles&nbsp;? Regardez-les, ils se dandinent autour du manoir en esp\u00e9rant trouver un moyen d\u2019entrer. \u00c9videmment que j\u2019ai ferm\u00e9 \u00e0 clef et que je me suis barricad\u00e9. Je vois et j\u2019entends tout, mais m\u00eame cela les d\u00e9passe. Je suis omniscient, j\u2019ai voulu leur expliquer. Ils n\u2019ont qu\u2019\u00e0 suivre le script de l\u2019existence que je leur dicte. Qui a-t-il de mal \u00e0 cela&nbsp;? <\/i><\/p>\n<p><i>Ah, les voil\u00e0 maintenant de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du manoir, pr\u00e8s de ce qui fut un jour un magnifique jardin \u00e0 la fran\u00e7aise. Ils longent les d\u00e9pendances sur la face ouest, ils entrent dans la grange. Sans grande surprise, ils en ressortent d\u00e9\u00e7us. Ce n\u2019est qu\u2019une grange, oui, effectivement. Et ce bouquet de fleur lumineux que tient R\u00e9gis pour \u00e9clairer alentours, c\u2019est tout \u00e0 fait idiot. Les fleurs ne font pas de lumi\u00e8re\u2026 comment Katharina a-t-elle r\u00e9alis\u00e9 ce tour de force&nbsp;? Cette histoire est la mienne. Je suis celui qui d\u00e9crit ce qui va se passer, qui donne les indices, et c\u2019est moi, moi seul qui autorise tout ce qui se passe ici&nbsp;! Et je n\u2019ai pas autoris\u00e9 ce bouquet de fleurs des champs luminescent&nbsp;! <\/i><\/p>\n<p><i>Katharina \u00e9tait mon id\u00e9e. Elle avait bien plus de charme que l\u2019ectoplasme dont s\u2019\u00e9tait amourach\u00e9 R\u00e9gis. Katharina, c\u2019est la joie de vivre, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, la fragilit\u00e9 aussi. En un mot, elle est vivante. On a envie de l\u2019aimer. Oui, j\u2019ai supprim\u00e9 Emelyne, mais c\u2019\u00e9tait uniquement pour apporter une qualit\u00e9 sup\u00e9rieure \u00e0 cette pseudo com\u00e9die dramatique. <\/i><\/p>\n<p><i>J\u2019entends des pas dans le couloir de l\u2019aile ouest. Comment ont-ils r\u00e9ussi \u00e0 rentrer&nbsp;? Un passage secret&nbsp;? Impossible, j\u2019ai con\u00e7u moi-m\u00eame ce manoir, il n\u2019y a aucun passage secret, aucun acc\u00e8s. D\u2019ailleurs il y a de cela deux phrases, l\u2019aile ouest n\u2019existait pas. Elle n\u2019\u00e9tait pas \u00e9crite. <\/i><\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Concentre-toi R\u00e9gis. Tu vas y arriver.&nbsp;\u00bb Katharina pose sa main sur mon \u00e9paule presque en riant de la situation. Si j\u2019ai tout bien compris, mais j\u2019aurai besoin d\u2019un petit r\u00e9capitulatif en fin de seconde p\u00e9riode, l\u2019endroit o\u00f9 je me trouve n\u2019existe que si je l\u2019accepte, d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 c\u2019est costaud, et si je l\u2019accepte alors je peux interagir avec et euh\u2026 le transformer. Mettons que Franz fasse une salade d\u00e9gueulasse aux fruits et l\u00e9gumes vari\u00e9s arros\u00e9e de graines et d\u2019huile de noix. C\u2019est une tr\u00e8s mauvaise id\u00e9e, ce genre de truc ne devrait pas exister. Sauf que&nbsp;: c\u2019est mon pote, je ne peux pas lui dire de but en blanc que \u00e7a manque de mayonnaise et de frites. Alors d\u00e8s qu\u2019il a le dos tourn\u00e9, j\u2019y ajoute deux ou trois saucisses de Morteau bien juteuses, j\u2019enl\u00e8ve tout ce qui est vert et je saupoudre de gras. Et s\u2019il ne s\u2019en rend pas compte, il finit par croire que c\u2019est son invention. C\u2019est clair&nbsp;? Non. Bah voil\u00e0.<\/p>\n<p>Tout ce que je sais, c\u2019est que tout \u00e0 l\u2019heure Katharina m\u2019a expliqu\u00e9 quelques astuces \u00e0 l\u2019oreille concernant la r\u00e9alit\u00e9 et la v\u00e9rit\u00e9. Bien s\u00fbr, c\u2019\u00e9tait pas le moment, j\u2019essayais de ramasser mon \u00e9paule apr\u00e8s avoir tent\u00e9 d\u2019enfoncer \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce qui ressemble \u00e0 une porte, et puis elle m\u2019a demand\u00e9 si je voyais le passage secret dans un mur, j\u2019ai dit oui comme j\u2019aurais pu dire autre chose et vlan, le mur s\u2019est ouvert d\u2019un coup. Apr\u00e8s, qu\u2019on accepte ou pas, tout ce que je vois c\u2019est qu\u2019on est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur maintenant, dans une sorte de couloir aux murs gris et poussi\u00e9reux couverts de graffitis, le sol est constitu\u00e9 de carrelages en damier blanc et noir collant, \u00e7a pue l\u2019urine de chat et si je n\u2019avais pas mon bouquet de fleurs radioactif on y verrait rien parce que quelqu\u2019un s\u2019est donn\u00e9 du mal \u00e0 calfeutrer tout ce qui ressemble \u00e0 une ouverture avec des planches en bois et du mobilier vermoulu.<\/p>\n<p>Et quand je dis vermoulu, je ne parle pas du caf\u00e9.<\/p>\n<p><i>Je les entends. Ils traversent le hall d\u2019entr\u00e9e, les rats affam\u00e9s que j\u2019y avais dispos\u00e9 ont fui, ces l\u00e2ches. Mes chauves-souris dorment encore. Une chouette hulule, le plancher du premier \u00e9tage craque du grattement fr\u00e9n\u00e9tique d\u2019un loir. Si au moins j\u2019avais encore quelques-uns des zombis du r\u00eave de ces derniers jours, je pourrais les chasser plut\u00f4t que d\u2019essayer vainement de leur faire peur. Emelyne me les a r\u00e9duit en bouillie. <\/i><\/p>\n<p><i>Ils sont l\u00e0, \u00e0 quelques m\u00e8tres du salon bleu o\u00f9 j\u2019ai install\u00e9 mon bureau. Ils m\u2019ont trouv\u00e9 facilement, \u00e0 l\u2019instinct. Il est vrai que nous sommes intrins\u00e8quement li\u00e9s. Naturellement, entre cr\u00e9ations d\u2019un m\u00eame auteur, nous ne pouvons pas faire les uns sans les autres. Cependant les fronti\u00e8res sont brouill\u00e9es, les r\u00f4les s\u2019inversent, s\u2019\u00e9changent et s\u2019inventent. Je ne suis plus en s\u00e9curit\u00e9 ici. Il est temps de partir.<\/i><\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Bureau du Narrateur&nbsp;\u00bb, c\u2019est \u00e9crit sur la porte. Le type, il \u00e9crit sur une porte d\u2019un b\u00e2timent perdu au milieu de nulle part que son bureau, c\u2019est l\u00e0. Tu crois qu\u2019il a une bo\u00eete postale aussi&nbsp;? Genre, les gens lui \u00e9crivent&nbsp;: oui, on voudrait bien que tu te m\u00eales un peu plus de ce qui te regarde pas. Pourrais-tu passer \u00e0 la maison, tiens \u00e0 l\u2019heure de l\u2019ap\u00e9ro, j\u2019ai pr\u00e9par\u00e9 un pain surprise. S\u00e9rieusement, j\u2019admets avoir quelques neurones de moins que la normale, mais \u00e7a ne me viendrait pas \u00e0 l\u2019id\u00e9e de m\u2019installer dans un taudis pareil pour exercer mon activit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Tu dors sous un \u00e9vier&nbsp;\u00bb, me lance Katharina. Bah oui, c\u2019est bien ce que je dis.<\/p>\n<p>Cette fois, je prends de l\u2019\u00e9lan, et Franz accompagne ma course en me projetant contre la porte. CRAC&nbsp;! Victoire, au prix de deux cotes flottantes et de la phalange du mon auriculaire droit, la porte a c\u00e9d\u00e9 sous mon poids.<\/p>\n<p>Nous entrons avec Katharina et Franz dans ce qui semble \u00eatre un bureau de poste \u00e0 l\u2019ancienne. Ou peut-\u00eatre une banque, ou le bureau du proviseur d\u2019un coll\u00e8ge priv\u00e9 dans la Marne en 1890. Tout y est propre, la moquette a \u00e9t\u00e9 shampouin\u00e9e r\u00e9cemment et les fen\u00eatres aux carreaux impeccables et aux tentures de velours diffusent une lumi\u00e8re agr\u00e9able. <i> <\/i>Sur le c\u00f4t\u00e9 droit, une grande table carr\u00e9e recouverte de piles de papier, quatre chaises autour et une grande biblioth\u00e8que rang\u00e9e. A gauche, deux canap\u00e9s de cuir, une table basse finement cisel\u00e9e et marquet\u00e9e, des bibelots et des babioles, un cendrier et son cigare fumant, un conduit de chemin\u00e9e habill\u00e9 d\u2019un tablier de marbre vert de Turin surmont\u00e9 d\u2019un miroir ancien au liser\u00e9 d\u2019or, une console sur laquelle reposent des bouteilles de liqueur et des carafes de cristal. Franz et Katharina se tiennent l\u2019un l\u2019autre par le bras et m\u2019observent incr\u00e9dules et effar\u00e9s.<\/p>\n<p>Le narrateur n\u2019est plus ici. J\u2019ajuste mon veston, sortant ma montre \u00e0 gousset d\u2019argent de sa poche, quelque chose me dit que nous n\u2019aurions pas d\u00fb venir ici\u2026<\/p>\n<h1 class=\"western\">Episode 9<\/h1>\n<p>Admettons que je me tienne dans l\u2019embrasure de la porte du bureau du Narrateur. Un pied \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, j\u2019arbore un costume d\u2019\u00e9poque saillant et mon champ lexical s\u2019\u00e9toffe d\u2019un vocabulaire qui m\u2019\u00e9tait jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent inconnu ou somme toute au moins oubli\u00e9. Je recule de deux pas, me revoil\u00e0 dans le couloir d\u00e9gueulasse et j\u2019ai troqu\u00e9 ma jolie montre et mon gilet contre une poign\u00e9e de fleurs brillantes et un t-shirt douteux. J\u2019essaie une nouvelle fois&nbsp;: pareil. Je pousse Franz \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, m\u00eame topo en plus gros. Cet endroit est g\u00e9nial. Un pied sur la moquette, l\u2019autre dans le passage, je me prends \u00e0 imaginer que je pourrais avoir un petit vestibule similaire dans l\u2019arri\u00e8re cuisine \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la chambre froide, o\u00f9 instantan\u00e9ment je changerais d\u2019allure aux petits matins difficiles. Quel gain de temps, \u00e7a serait le panard.<\/p>\n<p>Katharina se prom\u00e8ne dans le bureau, rev\u00eatant une superbe robe longue empire pliss\u00e9e \u00e0 la taille en cr\u00eape de soie rehauss\u00e9e de dentelle de Caudry et de perles. Elle balaye d\u2019une main l\u00e9g\u00e8re les boiseries impeccables et me lance parfois des regards langoureux. Je prends un peu de recul, en sortant du bureau. Nan, \u00e7a colle pas. Je m\u2019en fous des robes en vrai. Franz se rapproche de moi et se tient \u00e0 l\u2019aff\u00fbt tel le chien de chasse le dimanche matin \u00e0 la campagne quand les pigeons d\u00e9collent en meute sanguinaire, il me dit qu\u2019il aimerait bien qu\u2019on s\u2019en aille, j\u2019y dis que c\u2019est lui qui sent l\u2019ail mais il n\u2019a pas d\u2019humour ce soir. La situation ne le rassure pas. Forc\u00e9ment, lui sorti de sa cuisine, il n\u2019a jamais rien vu. Ah, pour pondre des petits plats venus de l\u2019espace, il y a du monde hein, mais d\u00e8s qu\u2019on commence \u00e0 toucher au sp\u00e9cial, Monsieur Franz est refroidi.<\/p>\n<p>Si \u00e7a ne tenait qu\u2019\u00e0 moi, je foutrais le bureau \u00e0 sac. D\u2019abord, \u00e7a r\u00e9chaufferait un peu l\u2019ambiance et puis \u00e7a compenserait les torts que le Narrateur m\u2019a caus\u00e9. Sans son bureau, il fera moins le malin. Sors de l\u00e0, Katha, t\u2019es cern\u00e9e&nbsp;! Ha ha, non, vraiment il n\u2019y a rien \u00e0 voir ici. Il est parti, je vais tout cramer et n\u2019en parlons plus. Mais au lieu de nous rejoindre dehors, elle s\u2019installe sur une des chaises pr\u00e8s de la biblioth\u00e8que et elle lit des trucs qui tra\u00eenent sur la table. Je pourrais danser la carmagnole qu\u2019elle ne me remarquerait pas. Elle est totalement absorb\u00e9e par sa lecture, ce qui ne veut pas dire que le papier est en train de la dig\u00e9rer. C\u2019est plut\u00f4t elle qui est en train de gober toutes les b\u00eatises que l\u2019autre ahuri a s\u00fbrement \u00e9crit \u00e0 notre propos.<\/p>\n<p>Elle finit par lever ses beaux yeux avec un sourire poli &#8211; mais on me la fait pas \u00e0 moi, pas folle la gu\u00eape&nbsp;: elle a le bourdon. Elle attrape un crayon, une r\u00e8gle en bois et elle hachure des phrases. Avec Franz on irait tout de m\u00eame plus vite en mettant tout par terre, arros\u00e9 de cognac et en craquant une allumette. Je reconnais que hachurer des papelards c\u2019est bien senti, mais c\u2019est foutrement long.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Et Totof nous attend dehors, sans rigoler. Saccageons la d\u00e9coration et tirons-nous&nbsp;!&nbsp;\u00bb crie Franz, sur un coup de panique.<\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;Non, dit-elle, tout ce qui est ici repr\u00e9sente vos existences, ce que vous \u00eates, ce que vous savez, c\u2019est votre destin\u00e9e qui est \u00e9crite dans chacun de ces livres, sur ces notes et les d\u00e9truire compl\u00e8tement vous annihilerait. Je ne veux pas que tu disparaisses, R\u00e9gis.&nbsp;\u00bb <i>Solennelle et tr\u00e8s calmement, elle trace une ligne au travers des mots, supprime proprement un paragraphe, puis un autre. Elle griffonne une tirade, ajoute une note \u00e0 une description. R\u00e9gis et Franz sont d\u00e9sormais bloqu\u00e9s \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du bureau. La porte est ouverte pourtant, et tous les efforts qu\u2019ils produisent pour briser la barri\u00e8re invisible qui les contient \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur sont vains.<\/i> \u00ab&nbsp;Vous n\u2019\u00eates jamais venus ici. Vous ne vous souviendrez pas de ce qui s\u2019est pass\u00e9.<i> <\/i>Ce manoir va dispara\u00eetre de vos m\u00e9moires, et moi avec. Il est temps de r\u00e9parer quelques erreurs et de vous offrir une nouvelle chance.&nbsp;<i> <\/i><\/p>\n<p>Que pr\u00e9f\u00e8res-tu R\u00e9gis&nbsp;? Par o\u00f9 commencer\u2026<\/p>\n<p align=\"CENTER\">&#8212;<\/p>\n<p><i>Le vent s\u2019engouffre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la cabane chassant des volutes de fum\u00e9e bleue au travers de l\u2019espace infini qui l\u2019entoure. Rien ni personne ne perturbe l\u2019atmosph\u00e8re calme de cette fin d\u2019apr\u00e8s-midi d\u2019automne berc\u00e9 par le roulis des vagues, le cri des mouettes et le d\u00e9filement des publicit\u00e9s au panneau d\u2019affichage de la sup\u00e9rette.<\/i><\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 Franz, je te rappelle que si nous avons investi dans cette baraque \u00e0 frites, c\u2019est pour une bonne raison. Les FRITES, Franz. Tu ne peux pas sans arr\u00eat essayer de rivaliser avec la nature pour en changer l\u2019usage. On ne fait pas des frites de carotte, de navet ni m\u00eame de patate douce, on fait des frites de patates et puis c\u2019est tout. Avec tes \u00e2neries, c\u2019est pas \u00e9tonnant qu\u2019on ne trouve pas de clients. N\u2019essaie pas de me faire croire que c\u2019est \u00e0 cause de l\u2019emplacement. Il est tr\u00e8s bien ce parking. En plus on a une belle vue sur la Manche.<\/p>\n<p>Et puis fais pas cette t\u00eate, prends une bi\u00e8re, d\u00e9tends-toi. Tu vois bien que tu fais fuir les passants. Tiens, tu as vu la jolie fille en vert l\u00e0-bas sur la digue&nbsp;? Elle me rappelle quelqu\u2019un. Une nana que j\u2019ai crois\u00e9e \u00e0 Berlin, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 la sc\u00e8ne punk \u00e9tait encore active, comment elle s\u2019appelait d\u00e9j\u00e0&nbsp;? C\u2019est pas ton genre&nbsp;? C\u2019est quoi ton genre, Franz&nbsp;? J\u2019imagine que tu pr\u00e9f\u00e8res la compagnie de tes couteaux. Tiens et t\u2019as vu l\u2019autre l\u00e0-bas avec son regard bizarre. Elle a rien compris, celle-l\u00e0. Qu\u2019est-ce tu regardes, oh&nbsp;! H\u00e9, c\u2019est de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 la mer&nbsp;! Quoi, elle est sourde ou bien&nbsp;? Peut-\u00eatre qu\u2019elle n\u2019ose pas s\u2019approcher pour regarder le menu. Tu vois, Franz, comme tu fais peur aux gens.<\/p>\n<p>Je sens qu\u2019il va se mettre \u00e0 pleuvoir. Ce coup-ci on est garanti de pas faire un couvert.<\/p>\n<p>Tu sais \u00e0 quoi je pensais hier soir&nbsp;? Tu t\u2019en fous, tr\u00e8s bien. Je me disais qu\u2019on a tout de m\u00eame de la chance de pouvoir faire ce qu\u2019on veut. Il y a tellement de gens qui triment toute leur vie \u00e0 faire des trucs qui les int\u00e9ressent pas et quand ils finissent par s\u2019en rendre compte, il est beaucoup trop tard. En s\u2019\u00e9chinant \u00e0 la t\u00e2che, ils perdent le sens profond de leur existence. Ils sont persuad\u00e9s d\u2019\u00eatre des h\u00e9ros de leur propre histoire, alors qu\u2019on est tous les pions d\u2019un autre joueur. T\u2019as vu, c\u2019est que \u00e7a cogite l\u00e0-dedans. Ce qui m\u2019effraie le plus dans cette histoire, c\u2019est que les gens croient toujours qu\u2019ils sont libres alors qu\u2019ils ne copient que les sch\u00e9mas et les routines des autres en lorgnant toujours un peu sur le voisin. Ils n\u2019ont pas d\u2019avenir, ils ont un plan et ils le suivent sans se demander si c\u2019est vraiment ce qu\u2019ils veulent. On pourrait faire du vin chaud cet hiver, et des moules. Des moules au vin chaud, ah oui, je vois quand ce ne sont pas tes id\u00e9es, forc\u00e9ment c\u2019est nul. Et pourquoi pas un burger aux hu\u00eetres pan\u00e9es&nbsp;?<\/p>\n<p>Un type \u00e0 l\u2019allure famili\u00e8re passe la t\u00eate par la fen\u00eatre de la gu\u00e9rite et en s\u2019excusant de nous interrompre en pleine discussion gastronomique, il demande poliment&nbsp;: \u00ab&nbsp;alors, vous la trouvez comment la fin de votre aventure&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Franz me regarde de travers, s\u00fbrement qu\u2019il est vex\u00e9 par la pertinence de mes propositions, et l\u2019autre type sourit d\u2019un air niais. J\u2019y r\u00e9ponds&nbsp;: \u00ab&nbsp;sur place ou \u00e0 emporter&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aujourd&rsquo;hui se termine le cycle r\u00e9trospectif de la vie de R\u00e9gis, saison 2 avec les trois derniers \u00e9pisodes. La prochaine saison est encore en cours d&rsquo;\u00e9criture sous l&rsquo;influence notable de quelques belles rencontres et d\u00e9couvertes philosophiques. 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