{"id":91,"date":"2004-02-12T10:08:48","date_gmt":"2004-02-12T09:08:48","guid":{"rendered":"http:\/\/sainthuitre.free.fr\/wordpress\/?p=91"},"modified":"2004-02-12T10:08:48","modified_gmt":"2004-02-12T09:08:48","slug":"elodie-12022004","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.sainthuitre.net\/blog\/2004\/02\/12\/elodie-12022004\/","title":{"rendered":"Elodie"},"content":{"rendered":"<p>Elodie n&rsquo;avait plus que cette id\u00e9e en t\u00eate.<br \/>\nIl fallait qu&rsquo;elle le retrouve et qu&rsquo;elle le<br \/>\nvoit, lui, qui ce matin lui avait rendu le sourire<br \/>\nlui qui ce matin, s&rsquo;\u00e9tait permis de la vouvoyer<br \/>\npuis de la tutoyer, puis de lui partager si<br \/>\nnaturellement ses \u00e9motions sur des livres qu&rsquo;elle<br \/>\na lu des centaines de fois, pour s&rsquo;\u00e9vader bien s\u00fbr<br \/>\ns&rsquo;\u00e9vader de ce monde dont elle ne voulait plus.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme \u00e9tait devenu insomniaque, le caf\u00e9 sans doute<br \/>\nen \u00e9tait la cause, \u00e0 moins que ce ne soit le fait<br \/>\nde l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 naissante, les \u00e9tudes et puis toutes<br \/>\nces histoires d&rsquo;amour flottant dans l&rsquo;air d&rsquo;un<br \/>\nprintemps naissant, toutes ces femmes dont il<br \/>\nrefusait \u00e9perdument de tomber amoureux.<\/p>\n<p>La femme, pr\u00e9tendant retrouver sa trace, usa<br \/>\ndes moyens les plus modernes pour se procurer<br \/>\nassez facilement d&rsquo;ailleurs l&rsquo;adresse et le<br \/>\nnum\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone de son correspondant. Elle<br \/>\nn&rsquo;avait finalement que faire du num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone<br \/>\nelle voulait le voir, en chair et en os. Elle<br \/>\nvoulait percevoir dans son regard un peu plus<br \/>\nque de la sympathie peut-\u00eatre et puis sentir sa<br \/>\npeau sans doute au moins sur ses mains. Elle<br \/>\nr\u00eavait un peu, pensait beaucoup, au fil de sa<br \/>\nd\u00e9ambulation dans la ville, toujours plus proche<br \/>\nde ce lieu o\u00f9 elle pr\u00e9tendait pouvoir le retrouver.<br \/>\nIl le fallait, elle devait imp\u00e9rativement l&rsquo;y trouver<br \/>\net le voir. Le scruter, l&rsquo;observer,<br \/>\nlui demander la Lune et plus encore pourvu qu&rsquo;elle<br \/>\ny trouve un peu plus de bonheur encore. Son coeur<br \/>\nbattait de plus en plus fort \u00e0 mesure qu&rsquo;elle avan\u00e7ait<br \/>\nvers le point de rendez-vous.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme, remis de son \u00e9tat de torpeur d\u00fb probablement<br \/>\n\u00e0 la soir\u00e9e \u00e0 rallonge de la veille et du r\u00e9veil<br \/>\ncontraint, se mit en qu\u00eate de r\u00e9soudre une quelconque<br \/>\nquestion philosophique sur la pertinence du jugement<br \/>\nesth\u00e9tique, c&rsquo;\u00e9tait comme elle lui disait ce matin,<br \/>\n\u00ab\u00a0sa dose de pragmatisme\u00a0\u00bb de la journ\u00e9e. Il pensait encore<br \/>\n\u00e0 elle, il entreprit m\u00eame de lui \u00e9crire un mot. L&rsquo;id\u00e9e<br \/>\nlui effleurait l&rsquo;esprit un instant, alors qu&rsquo;il se vidait<br \/>\nde quelque \u00e9tron.<\/p>\n<p>La femme \u00e9tait devant la porte de l&rsquo;immeuble, essouffl\u00e9e.<br \/>\nPourtant elle n&rsquo;avait pas couru, elle s&rsquo;\u00e9tait m\u00eame efforc\u00e9e<br \/>\nde marcher lentement, il fallait que l&rsquo;itin\u00e9raire lui-m\u00eame<br \/>\nlui procure du plaisir. Elle h\u00e9site, tend le doigt et<br \/>\nfinalement sonne \u00e0 l&rsquo;interphone, au nom indiqu\u00e9 sur sa feuille.<br \/>\nPrise de panique, elle a l&rsquo;impression qu&rsquo;elle d\u00e9faille<br \/>\nmais se reprend vite par quelques sautillements discrets.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme ne fut pas surpris, le facteur, un peu farceur sans<br \/>\nnul doute avait pour habitude de distribuer ses colis<br \/>\nle matin, et jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;heure du repas. Il r\u00e9pondit d&rsquo;un \u00ab\u00a0oui ?\u00a0\u00bb<br \/>\nqui aurait tr\u00e8s bien pu \u00eatre un \u00ab\u00a0c&rsquo;est pour quoi ?\u00a0\u00bb ou un<br \/>\n\u00ab\u00a0Et alors ?\u00a0\u00bb tout en pr\u00e9voyant d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;il allait devoir<br \/>\nenfiler un pantalon et un t-shirt pour descendre<br \/>\ntrois \u00e9tages plus bas, \u00e0 la porte d&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;immeuble.<\/p>\n<p>La femme n&rsquo;eut qu&rsquo;\u00e0 r\u00e9pondre cette phrase qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait<br \/>\nr\u00e9p\u00e9t\u00e9 mille fois \u00e0 mi-voix :\u00a0\u00bb Bonjour, excusez-moi de vous<br \/>\nd\u00e9ranger, suis-je bien chez &#8230;<\/p>\n<p>-Oui, dit-il consid\u00e9rant la voix avec un peu d&rsquo;amusement. Cette<br \/>\nfois ce sera une factrice, peut-\u00eatre m\u00eame celle de cet \u00e9t\u00e9 qui<br \/>\n\u00e9tait en stage et avec qui il avait eu une discussion sur la<br \/>\nbeaut\u00e9 conceptuelle du m\u00e9tier de facteur relativement au m\u00e9tier<br \/>\nd&rsquo;artiste peintre.<br \/>\n-Voil\u00e0, nous avons discut\u00e9 ce matin et je voudrais bien vous voir<br \/>\nl\u00e0.<br \/>\nVoil\u00e0 qui \u00e9tait bien diff\u00e9rent de ce qu&rsquo;il pensait, une<br \/>\nfemme, pas une factrice anodine et passag\u00e8re mais une vraie<br \/>\nfemme, avec qui il a le souvenir vague d&rsquo;avoir parl\u00e9 le matin<br \/>\nm\u00eame et dans des circonstances suffisamment cocasses pour qu&rsquo;il<br \/>\ny trouve un go\u00fbt d&rsquo;aventure assez excitant. Et aussit\u00f4t cette<br \/>\nr\u00e9flexion aboutie, de r\u00e9pondre : \u00ab\u00a0Parfait, je vous ouvre, et<br \/>\nj&rsquo;arrive vous accueillir, \u00e0 tout de suite\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La femme bouscule la porte au premier d\u00e9clic du verrou ouvert<br \/>\npar l&rsquo;homme \u00e0 qui elle voulait tant parler de vive voix. Elle<br \/>\nenfonce la porte, et se rue dans le sas, presque frustr\u00e9e de se<br \/>\nretrouver bloqu\u00e9e l\u00e0, sans rien pouvoir faire d&rsquo;autre que d&rsquo;attendre<br \/>\nattendre qu&rsquo;il descende l&rsquo;escalier. Elle peut le voir cet escalier<br \/>\n\u00e0 travers la porte vitr\u00e9e. Cet escalier qui am\u00e8nera \u00e0 elle<br \/>\nl&rsquo;homme pour qui elle a fait tout ce chemin. Elle r\u00e9alise<br \/>\nque c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu&rsquo;elle entendait sa voix, dans<br \/>\nl&rsquo;interphone, une voix ni grave ni aig\u00fce, un peu endormie et<br \/>\nlente, pos\u00e9e serait le mot juste.<br \/>\nElle n&rsquo;arrive cependant pas \u00e0 se faire la moindre<br \/>\nid\u00e9e de ce \u00e0 quoi peut ressembler un \u00eatre avec une voix pareille.<br \/>\nElle doute, et se rassure en se disant que s&rsquo;il n&rsquo;est pas beau,<br \/>\nd\u00e8s que je le vois arriver je sors et je me sauve. Ce n&rsquo;est pas<br \/>\nde tr\u00e8s bon go\u00fbt mais au moins&#8230;<\/p>\n<p>L&rsquo;homme arrive au dernier palier, il a bri\u00e8vement enfil\u00e9 un<br \/>\npantalon imitation velours, un t-shirt sans manche, jaune d\u00e9lav\u00e9<br \/>\nqu&rsquo;il trouve pour l&rsquo;occasion fort peu \u00e9l\u00e9gant, et a enfil\u00e9 une<br \/>\npaire de souliers sans les lasser. Sa d\u00e9marche chancelante est<br \/>\ncelle de celui qui n&rsquo;a pris pour repas qu&rsquo;un grand caf\u00e9 sans sucre<br \/>\net dont tous les membres tremblent. Il ne pense pas,<br \/>\nc&rsquo;est atroce, il a beau essayer, il n&rsquo;y arrive pas. Il descend<br \/>\nparce que quelqu&rsquo;un l&rsquo;attend en bas, il met un pas devant l&rsquo;autre<br \/>\nparce que sinon il tombe, il ouvre les yeux, pour voir les marches<br \/>\net il ne pense m\u00eame pas, arriv\u00e9 en face de la porte vitr\u00e9e, \u00e0<br \/>\nregarder qui est cette myst\u00e9rieuse femme qui vient sonner \u00e0 sa porte.<br \/>\nIl prend une grande respiration, contracte tous ses muscles,<br \/>\nsauf quelques uns un peu r\u00e9calcitrants, et ouvre enfin la porte.<\/p>\n<p>La femme est l\u00e0, fix\u00e9e devant la porte qui s&rsquo;ouvre. Elle n&rsquo;est pas<br \/>\npartie, pas qu&rsquo;elle n&rsquo;en avait plus envie mais plut\u00f4t qu&rsquo;elle<br \/>\n\u00e9tait t\u00e9tanis\u00e9e par la peur, par le stress et l&rsquo;excitation. Elle<br \/>\nne sourit m\u00eame pas, elle croit fondre en larmes mais finalement<br \/>\nc&rsquo;est un simple \u00ab\u00a0bonjour.\u00a0\u00bb qu&rsquo;elle prononce et qu&rsquo;elle trouve<br \/>\naussit\u00f4t g\u00e2ch\u00e9, sans conviction, rat\u00e9.<\/p>\n<p>-Bonjour, \u00e7a va ? dit-il, commercial, inexpressif mais<br \/>\nsouriant comme un vendeur d&rsquo;aspirateur en fin de carri\u00e8re.<br \/>\n-Oui. Et vous ? trouve-t-elle comme r\u00e9ponse, de nouveau rejet\u00e9e<br \/>\npar son comit\u00e9 d&rsquo;\u00e9valuation d&rsquo;\u00e9loquence int\u00e9rieur.<br \/>\n-On fait aller.<br \/>\n-Elodie.<br \/>\n-Enchant\u00e9.<br \/>\n-Et vous ?<br \/>\n-Sauvage. Enfin c&rsquo;est un surnom mais&#8230;<br \/>\n-Enchant\u00e9 sauvage.<br \/>\n-D\u00e9sol\u00e9 pour l&rsquo;habillage, j&rsquo;ai fait au plus press\u00e9.<\/p>\n<p>Elodie n&rsquo;avait pas remarqu\u00e9, en fait, elle pensait plus \u00e0 ce qu&rsquo;elle<br \/>\ndevait lui dire qu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;int\u00e9resser ne serait-ce qu&rsquo;une seule seconde<br \/>\n\u00e0 ses v\u00eatements, d&rsquo;ailleurs, elle ne comprenait m\u00eame pas ce que<br \/>\nvenait faire cette r\u00e9plique dans la conversation qu&rsquo;elle avait<br \/>\nimagin\u00e9.<\/p>\n<p>-C&rsquo;est pas grave, proposa t-elle, perplexe sur la valeur de la<br \/>\nr\u00e9partie.<br \/>\n-Vous voulez monter ? Il allait ajouter \u00ab\u00a0deux minutes\u00a0\u00bb, vieille<br \/>\nhabitude qu&rsquo;il se contraignait depuis peu \u00e0 ravaler, trouvant<br \/>\nque l&rsquo;expression tendait trop \u00e0 faire croire que l&rsquo;invit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait<br \/>\npas le bienvenu. Avec cette reprise de conscience, il per\u00e7ut tout<br \/>\nl&rsquo;enjeu de cette conversation. Il r\u00e9alisa soudain que Elodie<br \/>\ndebout devant lui, dans son pull rouge ses jeans bleu d\u00e9lav\u00e9 par<br \/>\nendroits, n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0 pour parler<br \/>\nde la pluie et du beau temps mais s\u00fbrement de choses plus s\u00e9rieuses<br \/>\nou plus profonde qu&rsquo;une discussion qu&rsquo;il aurait pu avoir avec le<br \/>\nfacteur. C&rsquo;est alors tout son syst\u00e8me nerveux qui en prend un coup,<br \/>\nun clignement des paupi\u00e8res, un affaissement des genoux, un<br \/>\nbasculement de la t\u00eate sur le c\u00f4t\u00e9 gauche, une m\u00e8che rebelle, \u00e7a y<br \/>\nest il allait perdre ses moyens.<br \/>\n-Oui je veux bien, enfin si \u00e7a ne vous d\u00e9range pas.<br \/>\n-Non, non, non, non, non, non, bien s\u00fbr que non : \u00e7a ne me d\u00e9range<br \/>\npas&#8230; Int\u00e9rieurement, il se d\u00e9roulait au sein de son cerveau une<br \/>\nguerre fratricide entre sentiments et censeurs. Un v\u00e9ritable bain<br \/>\nde sang, s&rsquo;\u00e9talant presque jusqu&rsquo;aux joues o\u00f9 un flot de rouge<br \/>\nvenait teint\u00e9 la p\u00e2leur de la chair. Et de continuer : et bien<br \/>\nsuivez-moi.<\/p>\n<p>Elodie trouvait le personnage int\u00e9ressant, un peu niais, pas vraiment<br \/>\nbeau, mais qui dans son attitude r\u00e9v\u00e9lait une grande timidit\u00e9. Cela<br \/>\nla rassurait. Elle le suivait dans l&rsquo;escalier, pour une ascension<br \/>\nsilencieuse de trois \u00e9tages, grimp\u00e9s assez rapidement \u00e0 son go\u00fbt,<br \/>\nelle qui prend toujours l&rsquo;ascenseur.<\/p>\n<p>Sauvage m\u00e9ditait dans l&rsquo;escalier sur l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de parler dans un<br \/>\nescalier quand on est dos \u00e0 la personne \u00e0 qui on parle d&rsquo;autant<br \/>\nplus quand avec quelques marches d&rsquo;avance, la seule chose \u00e0 laquelle<br \/>\npeut r\u00e9pondre l&rsquo;interlocuteur est un cul, graisseux et d\u00e9nu\u00e9 de toute<br \/>\nsensualit\u00e9. Il rate une marche alors qu&rsquo;il s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 se retourner<br \/>\npour regarder de nouveau Elodie l&rsquo;aventuri\u00e8re, il ronchonne \u00e0 voix<br \/>\nbasse presque automatiquement.<\/p>\n<p>Elodie n&rsquo;est pas une m\u00e9chante fille, mais il faut bien le dire,<br \/>\nquand quelqu&rsquo;un rate une marche, et qu&rsquo;elle est dans certain \u00e9tat<br \/>\nde tension, elle ne peut s&#8217;emp\u00eacher de rire. Elle prend tout de m\u00eame<br \/>\nconscience que cela peut \u00eatre mal per\u00e7u et condamne son geste d&rsquo;un<br \/>\nretour de main sur la bouche masquant ainsi la crispation des<br \/>\nmuscles zygomatiques. Arriv\u00e9s \u00e0 la porte de l&rsquo;appartement, elle<br \/>\nn&rsquo;a plus aucun doute, la personne qu&rsquo;elle a devant elle est<br \/>\ninoffensif, et de toutes fa\u00e7ons, elle est plus grande et plus<br \/>\nmuscl\u00e9e que lui, alors qu&rsquo;elle ne fait pas d&rsquo;autre sport que de<br \/>\nmarcher dans la rue de son appartement \u00e0 sa facult\u00e9 de droit, soit<br \/>\nenviron 500 m\u00e8tres, tous les jours sauf le samedi et le dimanche.<\/p>\n<p>-Apr\u00e8s vous. Sauvage r\u00e9alise alors combien il est un \u00eatre stupide,<br \/>\ndu moins il le pense assez fort pour soupirer bruyamment :<br \/>\nson appartement est un taudis, une poubelle, un pi\u00e8ge \u00e0 rats.<br \/>\nC&rsquo;est son petit home sweet home douillet et confortable, comme il<br \/>\nle per\u00e7oit, sale, encombr\u00e9 et malodorant.<\/p>\n<p>-Merci. Elle entre, doucement, surtout en prenant soin d&rsquo;observer<br \/>\ntoute la pi\u00e8ce. Il est seul, bien. Les murs sont couverts de dessins,<br \/>\nd&rsquo;affiches, de pubs, de peintures, de taches de peinture, bien.<br \/>\nL&rsquo;ensemble a un point commun, toutes les images repr\u00e9sentent au<br \/>\nmoins une femme, souvent nue, et toutes les figures ont des regards<br \/>\nqui semblent suivre le regardeur.Les meubles sont dispos\u00e9s contre les<br \/>\nmurs, sauf quelques tabourets \u00e9trangement situ\u00e9s au beau milieu du<br \/>\npetit 15m\u00b2, bien bien.<\/p>\n<p>-D\u00e9sol\u00e9 pour le d\u00e9sordre, si j&rsquo;avais su&#8230; j&rsquo;aurais rang\u00e9. Il n&rsquo;y<br \/>\ncroit pas un instant, et les derniers mots de sa phrase s&rsquo;enfoncent<br \/>\ndans sa gorge comme dans un pr\u00e9cipice sans fond. C&rsquo;est stupide de<br \/>\ndire \u00e7a alors qu&rsquo;on y croit pas se r\u00e9torque t-il pour lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>-Je sais ce que c&rsquo;est.<\/p>\n<p>-Ah bon, chez vous c&rsquo;est pareil ? dit-il na\u00efvement.<\/p>\n<p>-Non, j&rsquo;ai un fr\u00e8re. Elodie n&rsquo;est pas offusqu\u00e9e, mais un peu vex\u00e9e<br \/>\ntout de m\u00eame, qu&rsquo;on puisse croire qu&rsquo;elle a un appartement dans un<br \/>\ntel \u00e9tat. Au moins, elle, elle range ses v\u00eatements sales dans une<br \/>\ncorbeille pr\u00e9vue \u00e0 cet effet. Elle ne les laisse pas l\u00e0 o\u00f9 ils sont<br \/>\ntomb\u00e9s la derni\u00e8re fois qu&rsquo;on les a port\u00e9.<\/p>\n<p>Sauvage n&rsquo;a jamais aim\u00e9 qu&rsquo;une femme lui parle de sa famille, p\u00e8re,<br \/>\nm\u00e8re, fr\u00e8re, tantine, tonton, parrain et autres cousins. Il n&rsquo;aime<br \/>\npas \u00e7a quand il ne les connait pas. Pourquoi ? Il n&rsquo;en sait rien<br \/>\nmais se complait dans l&rsquo;id\u00e9e que \u00e7a ne se fait pas.<\/p>\n<p>-Et oui, naturellement. Je vous offre \u00e0 boire ?<\/p>\n<p>-Euh&#8230; oui, je veux bien. Elle bloque son regard sur l&rsquo;ensemble<br \/>\nordinateur, cha\u00eene hi-fi, r\u00e9frig\u00e9rateur avec ornements divers :<br \/>\ncannettes, bouteilles de vin vides ou entam\u00e9es, bouteille<br \/>\nde whisky, emballages et autres bo\u00eetes de conserves sous sachets<br \/>\nplastiques.<\/p>\n<p>-Alors : \u00e0 cette heure-ci j&rsquo;ai&#8230; caf\u00e9, th\u00e9, bi\u00e8re, lait, eau-pas-<br \/>\nfra\u00eeche, et&#8230; je crois que c&rsquo;est tout, ah non, jus d&rsquo;orange. Il<br \/>\nparle de ce qu&rsquo;il a en stock comme s&rsquo;il le d\u00e9couvrait, la t\u00eate<br \/>\nplong\u00e9e dans le r\u00e9frig\u00e9rateur.<\/p>\n<p>-Caf\u00e9 s&rsquo;il te plait. Non pas qu&rsquo;une bi\u00e8re lui aurait d\u00e9plu<br \/>\nmais \u00e0 9h30 c&rsquo;est un peu t\u00f4t. Un autre d\u00e9tail la surprend maintenant :<br \/>\nla fen\u00eatre est prodigieusement oblit\u00e9r\u00e9e par un jeu de rideaux<br \/>\nm\u00eal\u00e9 avec un fauteuil trop imposant pour le petit appartement.<br \/>\nLa lumi\u00e8re qui entre dans la pi\u00e8ce unique se diffuse malgr\u00e9 tout<br \/>\npar petites touches et \u00e9claire de fa\u00e7on n\u00e9cessairement calcul\u00e9e<br \/>\nun tableau en cours d&rsquo;\u00e9laboration dont on discerne d\u00e9j\u00e0 le sujet :<br \/>\nun baiser pris en gros plan entre deux femmes. Elle appr\u00e9cie un<br \/>\ninstant et revient sur la fen\u00eatre, compl\u00e8tement subjugu\u00e9e.<\/p>\n<p>-Belle vue, hein ? Dans les bureaux l\u00e0-bas il se passe des choses<br \/>\nc&rsquo;est inimaginable. dit-il souriant, constatant que la curiosit\u00e9 est<br \/>\nun point commun \u00e0 eux deux.<\/p>\n<p>-Beau drap\u00e9.<\/p>\n<p>-Aussi. Sauvage r\u00e9alise \u00e0 quel point il faudra qu&rsquo;un jour il arr\u00eate<br \/>\nde croire que tout ce qu&rsquo;il aime est ce qu&rsquo;aime tout le monde. C&rsquo;est<br \/>\nd&rsquo;ailleurs le sujet de son travail du jour.<\/p>\n<p>Elodie continue son tour d&rsquo;horizon sans mot dire. Et elle d\u00e9couvre<br \/>\nenfin l&rsquo;objet qui l&rsquo;a pouss\u00e9 \u00e0 venir rencontrer ce curieux mais<br \/>\nn\u00e9anmoins int\u00e9ressant personnage. Elle s&rsquo;approche de la biblioth\u00e8que<br \/>\net y trouve livre pour livre, sa propre collection de recueils de<br \/>\npo\u00e8mes surr\u00e9alistes : Aragon, Eluard, Breton, Queneau, Desnos,<br \/>\nMichaux, ils y sont tous. Il ne mentait donc pas, ce matin, si t\u00f4t<br \/>\nqu&rsquo;il faisait encore nuit, il ne mentait donc pas quand il disait<br \/>\nqu&rsquo;il avait tous ces livres, et qu&rsquo;il les adorait. Elle se retourne<br \/>\nsur lui, radieuse, le d\u00e9visage, lui visiblement parti ailleurs,<br \/>\ndans l&rsquo;espace ou dans un ciel karmique hors de temps, pas ras\u00e9 depuis<br \/>\nau moins trois jours, des cernes comme il est difficile d&rsquo;en avoir<br \/>\nde plus belles \u00e0 son \u00e2ge, les cheveux longs coiff\u00e9s, le teint blafard<br \/>\nquoique rouge\u00e2tre sur les pommettes, magnifiquement d\u00e9glingu\u00e9.<br \/>\nLui, est son \u00e9gal \u00e0 Elle en terme de litt\u00e9rature. Epatant ? Elle se<br \/>\nle demande maintenant. Est-ce \u00e7a, mon \u00e9gal ?<\/p>\n<p>Sauvage a une absence, il regarde son tableau en cours, r\u00e9fl\u00e9chit,<br \/>\npendant que l&rsquo;eau boue, que la bi\u00e8re attend d&rsquo;\u00eatre d\u00e9capsul\u00e9e, que<br \/>\nle monde derri\u00e8re la fen\u00eatre continue de bouger, de s&rsquo;agiter<br \/>\nnerveusement, pendant que quelque part un ast\u00e9ro\u00efde percute un<br \/>\nvaisseau extraterrestre et qu&rsquo;un nain de jardin s&rsquo;\u00e9croule sous<br \/>\nl&rsquo;effet d&rsquo;une violente bourrasque.<\/p>\n<p>Elodie, songeuse, sous le choc, se d\u00e9cide \u00e0 faire un pas vers lui,<br \/>\nelle en fait un second, voyant qu&rsquo;il ne r\u00e9agit pas, elle se retrouve<br \/>\nau troisi\u00e8me pas devant lui, elle le regarde d&rsquo;au-dessus, il doit<br \/>\nmesurer dans les 1m65, et c&rsquo;est seulement quand son dos vient bloquer<br \/>\nle rayon lumineux qui \u00e9clairait le tableau qu&rsquo;il se rend compte de<br \/>\nsa proximit\u00e9.<\/p>\n<p>Sauvage est un bon gars. On lui demande quelque chose, il le fait, on<br \/>\nlui ordonne quelque chose, il p\u00e8se le pour et le contre, et finit<br \/>\nsouvent par le faire. On le laisse tout seul, il s&rsquo;\u00e9vade. Sauvage est<br \/>\nun \u00e9vad\u00e9 de la vie en quelque sorte, dans un grand monologue<br \/>\nint\u00e9rieur. La proximit\u00e9 d&rsquo;Elodie le rend soudain mal \u00e0 l&rsquo;aise,<br \/>\nil fait un brusque quart de tour, effleurant de l&rsquo;\u00e9paule la poitrine<br \/>\nde la jeune femme, lutte contre son regard un peu trop insistant<br \/>\net d\u00e9cide de transformer les grains de caf\u00e9 dess\u00e9ch\u00e9 en bon caf\u00e9<br \/>\ninstantan\u00e9 plein de sucre et de mousse blanche. Il n&rsquo;a jamais bien<br \/>\ncompris comment tout cela marchait, mais il s&rsquo;en amusait bien. Avec<br \/>\ncet \u00e9trange sentiment qu&rsquo;est l&rsquo;amour, c&rsquo;\u00e9tait pareil. Il ne comprenait<br \/>\npas, mais \u00e7a l&rsquo;amusait beaucoup tant qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait que spectateur.<br \/>\nIl saisit la tasse, br\u00fblante, fait encore un quart de tour, va<br \/>\ns&rsquo;asseoir sur un tabouret et pose le caf\u00e9 sur la table.<br \/>\n-Asseyez-vous, si vous voulez.<br \/>\n-Merci, pour le caf\u00e9. Elle vient s&rsquo;asseoir \u00e0 son tour, en face de lui<br \/>\nne sachant comment interpr\u00e9ter la fuite de son \u00e9gal.<br \/>\n-De rien.<br \/>\n-Alors c&rsquo;est vrai, tu as les m\u00eames livres que moi.<br \/>\n-Et oui.<br \/>\n-Tu trouves pas \u00e7a dingue ? Elodie ne quitte plus cette id\u00e9e, \u00e7a la<br \/>\nfascine, elle qui se pensait marginale. Mais au fond, pense t-elle,<br \/>\nlui, il ne serait pas un peu marginal aussi ?<\/p>\n<p>Sauvage boit une gorg\u00e9e de bi\u00e8re avant de se rendre compte qu&rsquo;\u00e0<br \/>\n9h30 du matin, ce n&rsquo;est pas la boisson id\u00e9ale.<\/p>\n<p>-Et tu fais quoi \u00e0 part peindre des tableaux sinon ? continue t-elle.<br \/>\n-Je tue des gens. Sauvage aime rire, il a invent\u00e9 un humour bien \u00e0<br \/>\nlui, qui ne fait rire que lui g\u00e9n\u00e9ralement, et surtout si abouti dans<br \/>\nl&rsquo;absurdit\u00e9 qu&rsquo;il ne se rend m\u00eame plus compte de son incompr\u00e9hensibilit\u00e9.<\/p>\n<p>-Quoi ? Toi aussi ?! Elodie est une aventuri\u00e8re.<br \/>\n-Tu veux dire que&#8230; Sauvage doute de tout, tout le temps, et \u00e7a n&rsquo;est<br \/>\npas forc\u00e9ment une qualit\u00e9. Parfois, il lui arrive de g\u00e9n\u00e9rer des<br \/>\nsilences qui ne sont autre que des concertations int\u00e9rieures.<\/p>\n<p>-Ah parce que toi tu&#8230; Elodie est une aventuri\u00e8re. Elle accepte de<br \/>\ncroire tout ce qu&rsquo;on lui dit avec une tol\u00e9rance remarquable. En<br \/>\ng\u00e9n\u00e9ral, elle b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;un sens logique assez pouss\u00e9, et elle<br \/>\ncomprend plus rapidement que le premier Sauvage venu, l&rsquo;origine d&rsquo;un<br \/>\nquiproquo qui devait amener les deux h\u00e9ros de cette histoire<br \/>\n\u00e0 creuser ensemble leur sillon pendant quelques temps<br \/>\njusqu&rsquo;\u00e0 abandonner enfin derri\u00e8re eux un souvenir inalt\u00e9rable d&rsquo;all\u00e9gresse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elodie n&rsquo;avait plus que cette id\u00e9e en t\u00eate. 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