La dévoreuse de mondes

Encore un petit extrait du texte A Pâque, l’une des nouvelles de mon prochain bouquin.

– Je vais aller mettre mon nez dehors.
Elle a surgi dans la cuisine comme un courant d’air. Un courant d’air frais, comme ceux qui donnent des frissons à l’aurore après une nuit blanche passée à boire et fumer. Elle vient de dire ça, et je la dévisage sans rien dire.
– Pour une fois.
C’est vrai qu’elle ne sort pas beaucoup ces derniers temps. Mon regard plonge dans son regard, transperçant la barrière vitrée de ses lunettes. Est-elle presbyte ou myope. Oh je ne sais jamais. Je vais continuer à la regarder, là. En silence.
– Qu’il y a du soleil.
Il a plu toute la nuit. Le sol est détrempé. La nature s’est abreuvée. Maintenant les oiseaux chantent et on entend presque les vers de terre dégueuler entre les brins de pelouse vert pomme. Elle devrait mettre des bottes. Est-ce que je lui dis ? Ses yeux vont me manquer le jour où…
– Un peu.
J’opinais en détournant mon regard sur les oignons épluchés, statiques sur la planche en bois. Ils ne vont pas se couper tout seuls.
– Hein, vous n’allez pas vous couper tout seuls les oignons ? leur dis-je en les pointant avec un couteau pointu.
L’intonation n’était pas la bonne. Le jeu était assez peu convaincant. Et puis de toute façon, elle est déjà partie prendre l’air et le soleil. D’autres étoiles, des galaxies, des constellations. L’univers tout entier si elle l’avait pu. Elle n’en a jamais assez. Insatiable dévoreuse de mondes, je l’imagine posant pour une couverture de magazine de science-fiction : coiffure parée de plumes et diadème doté de boutons lumineux, collier à perles noires à reflets de pétrole, longue robe beige et carmin, à décolleté plongeant laissant entrevoir la courbe des seins et échancrée jusqu’à la hanche permettant de faire deviner la longueur inhumaine de ses jambes. Une ceinture à boucle à laquelle pend un pistolet laser dans son étui en cuir exotique et à ses pieds des bottes écrues ajourées sur la tranche finissent de l’habiller comme une authentique dévoreuse de planètes. Peut-être y aurait-il une fourchette géante en arrière plan, et ce serait en fait son vaisseau spatial.

Des larmes se sont mises à couler sur mes joues. Ce sont de belles larmes. Je pose le couteau pointu. Les oignons sont émincés. Et mince, je me suis coupé.

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