Frank O’Hara – Design Etc

Sur le conseil avisé de Christian – qui en plus d’être un talentueux cuisinier, est un érudit de premier ordre – j’ai interrompu mes lectures pour prendre connaissance des écrits de Frank O’Hara. Si Meditations in an Emergency ne m’a pas apporté de grande satisfaction, c’est l’article Design Etc, dans le recueil Standing still and walking in New York (chez Grey Fox Press) qui m’a sauté aux yeux comme une révélation dans le potage.

Frank O’Hara, en plus de sa qualité de poète, était un critique d’art à la plume savoureuse de 1951 à 1966. Il étaye son discours de nombreuses références d’auteurs américains et européens. Il s’oppose d’une certaine manière à la classification des genres et des courants, préférant l’innovation pluridisciplinaire aux courants en vogue.

Dans l’article Design Etc, il pose les bases de ce qui définit selon lui la qualité d’un poème. En cela, il distingue la tournure, le contenu  (« form ») et l’apparence (« design ») d’un texte. En poésie, peu importe la nature du message véhiculé – quand il y en a un – la raison et les émotions qui poussent l’auteur à écrire ne sont pas des valeurs qualitatives mais bien une forme d’expression personnelle empreinte de ressenti et d’affect. En revanche, le design, l’allure que prend un texte, c’est à dire son aspect sur la page imprimée (typographie, ponctuation, casse, mise en page, etc) sont des valeurs graphiques qui doivent tendre à mettre en valeur le contenu. Les choix techniques de mise en forme du contenu doivent donner au lecteur les clefs de déchiffrement du texte à l’instar d’une partition de musique (rythme, intonation, puissance vocale…). L’aspect esthétique d’un texte, et je parle ici de l’apparence, sans entrer dans la lecture, est également un moyen d’ajouter une dimension supplémentaire au contenu – une sorte de perspective dans un paysage par exemple.

Le respect des métriques, la versification, la codification de l’écriture poétique classique tend à enfermer le contenu dans un écrin qui ne lui est pas nécessairement destiné tant et si bien que la technique peut éteindre l’intensité du contenu. Il est aussi question de s’interroger sur la suffisance qu’apporte une excellente maîtrise de la technique. Dès le début du XXe siècle, les poètes dada et surréalistes ont cessé de se poser cette question en brisant les chaînes de l’écriture et en explosant le format standard au profit d’une forme d’écriture automatique, d’un déversement incontrôlé (ou plutôt arbitraire ?) de matière poétique brute. En citant les calligrammes de Apollinaire, il touche précisément à ce qui est ressorti de cette coulée de poésie en fusion : des textes en forme de ce qu’ils évoquent (voir ci-contre).

Le calligramme n’est pas l’unique voie vers laquelle les poètes devraient tendre, en fait c’est simplement l’exemple le plus illustratif, la réponse la plus évidente.

Il y a quelques jours, je parlais de ma déception concernant la traduction de e.e. Cummings, elle tient en réalité exactement à cette problématique de la portabilité des textes de leur langue d’origine à une autre en particulier en poésie contemporaine alors que le design a autant d’importance que le contenu. Chez Cummings, la redéfinition de l’usage de la ponctuation et de la casse donne au lecteur le rythme et le ton du texte, tel un jeu d’écriture graphique qui ressemble, pour moi qui suis un peu coincé dès qu’il s’agit d’enfreindre les règles, à un casse-tête ludique. Je déchiffre le code puis seulement j’entre en connaissance du message. Cela peut impliquer plusieurs lectures du même texte, plusieurs interprétations et dans l’absolu, on peut aimer l’allure d’un texte mais pas son contenu, ou l’inverse. Dès lors, pour O’Hara, c’est ce qui définit un grand poète d’un brayou.

Enfin d’un ouin-ouin quoi, d’un poète maudit, tout ça. Alors, après avoir relu trois fois l’article (il a beau être dans un anglais impeccable, l’article traite tout de même de théorie esthétique…) j’ai fini mon apéro en me disant : « mais en fait, le Comité Troukikiste, il a tout compris ».

 

 

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