Feuilleton de l’été – Episode 2

Le lendemain, sur le coup de neuf heures, je musardais dans la buanderie où chaque jour je dois laver des draps et des serviettes et des taies d’oreillers. C’est un endroit que j’aime bien la buanderie ; généralement on me fout la paix, j’écoute la radio et je suis pas con, j’ai planqué une réserve de rhum arrangé maison – attention pas n’importe quoi j’ai lu des recettes sur internet –
histoire de passer le temps confortablement en regardant le tambour des machines tourner à vive allure.

Comme par hasard, je vois débarquer Sophie -pas moyen d’avoir la paix- la responsable des activités sportives avec un sourire jusqu’aux oreilles et elle me dit comme ça « Albert m’a suggéré de te parler du cours de méditation que j’anime le matin pour les résidents. Il paraît que tu es un peu à cran en ce moment, ça pourrait te faire du bien »

Je prends le temps d’assimiler l’information. Il est clair que je turbine moins vite que mon lave-linge et j’y réponds tout bonnement : « et quoi ? »

Elle éclate de rire « mais si allez viens, c’est dans dix minutes, ça va te faire du bien ». Je prétends essayer de sourire et je commence à plier du linge. Forcément, elle tient à m’aider des fois que j’aurais oublié dans la nuit comment on plie la literie alors je lui dis « je te préviens, la dernière fois que j’ai fait un truc transcendantal c’était y’a au moins dix ans et j’ai un pote qui s’est défenestré tout seul en tout cas c’est ce que la police en a conclu ».

ça l’a bien calmé, elle se fige en continuant de sourire bêtement mais ça ne la fait pas taire pour autant : « non mais de la méditation, Régis, pour te détendre et te recentrer sur toi-même. C’est cool Régis. »

« Hé bah okay » je lui balance, « je vais venir mais tu es prévenue Sophie. T’es une chouette nana, pour ça je vais venir mais après t’iras pas te plaindre si ça part en sucette » que je lui envoie en pointant mon index vers la fenêtre.

« Au pire, c’est au rez-de-chaussée » qu’elle me dit en faisant demi-tour. Je vois pas le rapport. Mais je suis pas le genre à me laisser abattre. En deux temps trois mouvements je finis de ranger ce qui traîne dans le sèche-linge et je me précipite dans ma loge.

Sur la route, je traverse le jardin, il y a un type qui me baragouine un truc du genre « where can i find the PQ », je le calcule même pas, limite à se sentir outragé et pris d’un remord, je lui dis « sorry, emergency, got to do meditation » !

Dans le placard au fond à gauche, deuxième étagère je retrouve un vieux pyjama gris – celui que je portais à l’époque où je pratiquais le fitness sous amphét’ avec ma bande. Pile quand je commence à l’enfiler, je sens un truc dans mon dos. Je me retourne comme je peux, avec un pied coincé dans la jambe du pantalon et l’autre qui danse un jerk pour tenir l’équilibre.

Mais je vois rien d’abord. C’est seulement lorsque j’entends du bruit dans le lavabo que je percute que le visage d’Emelyne est apparu dans le petit miroir à rebord plastique blanc que j’ai cloué au-dessus des robinets.

Je gueule un coup parce que bon, ça surprend. J’arrive à me ressaisir toujours en position de la grue qui s’habille au réveil, et je crie dans la direction du cadre « non mais sérieusement ça va pas bien, tu peux pas juste apparaître en frappant à la porte comme tout le monde, je suis en slip là. Tu vois pas que je suis en slip ?
Understand ? I’m in slip. Seriously, t’es pas un peu malade ? C’est mon intimité là, intimity comme les serviettes et puis en plus il est troué mon slip ! Vas-y retourne-toi, move, turn on yourself là ! »

Quand même, elle disparaît rapido – preuve qu’elle est sourde que quand elle veut celle-là aussi. Est-ce que je ferais ça moi ? Non, je suis poli. Si j’ai quelque chose à dire à quelqu’un, j’attends qu’il soit disposé. Et là honnêtement j’étais pas disposé. Merde.

Je trouve un t-shirt sympa à motif psychédélique pour faire raccord avec l’activité – ça fait plus professionnel tu vois ce que je veux dire ? – et je l’enfile en vitesse histoire de pas arriver en retard. J’aime pas ça, quand j’arrive à la bourre et que la porte grince en entrant dans la pièce avec les autres qui peuvent pas s’empêcher de te faire remarquer que t’es pas à l’heure.

Des fois, je réponds « décalage horaire, sorry » mais ils ont pas d’humour. Il y a que moi qui rigole, c’est pénible. Je fais pour sortir de la loge. Pas moyen d’ouvrir la porte. Pourtant je l’avais ajustée l’hiver dernier lorsqu’elle avait gonflé. C’est comme si quelqu’un tenait la poignée de l’autre côté. Je commence par insulter la porte en donnant un bon coup de pied dedans histoire de jauger la gravité de la situation et c’est là que le lavabo se remet à gargouiller.

Je percute : « très drôle Emelyne, very funny, je suis en retard, i’m late quoi ». Tu le crois ou pas, la porte s’ouvre brutalement, je m’affale par terre sur le carrelage et derrière la porte ça n’a pas manqué : Emelyne de toute sa hauteur en contre-jour
à cause de la fenêtre du couloir.

« I need your help, now » me murmure t-elle à l’oreille. Je ne sais pas comment elle fait ça, mais elle est sur le pas de la porte, moi je suis le cul par terre et c’est comme si sa tête et ses mains étaient posées sur mes épaules. Je sens son poids,
sa chaleur et son odeur de sous-bois dans mon cou.

J’y porte la main quand même pour vérifier : rien. Alors je lui envoie « Je sais Emelyne, i know. Tu radotes. On a qu’à dire qu’on se voit dans trente minutes d’accord ? Et tu me racontes tes misères mais là c’est mort. It’s dead. I have to go to the meditation avec Sophie. You know Sophie ? »

Elle reste plantée là trois secondes, statique et elle finit par libérer le passage dans un quart de tour droite vers le couloir.

Je me relève en couinant. Il faudrait vraiment que je fasse un peu plus d’exercice physique. Et je me dirige vers l’atelier de méditation de Sophie – en retard – où évidemment quand j’ouvre la porte, elle grince et tout le monde me regarde en coin avec des yeux de merlan frit.

« Hello, sorry décalage horaire tout ça. You see my t-shirt ? Classe hein ? J’ai raté quelque chose ? »

Sophie me sourit. Je présume qu’elle est victime de paralysie faciale. Elle m’indique un endroit où m’asseoir d’un geste lent. Son doigt pointe sur un gros coussin rond de teinte indéfinie entre le mauve et le rouge selon l’angle de vue.

« Je te préviens Sophie, si ce truc est un coussin péteur, je me tire »

– Ce siège traditionnel est appelé zafu. Il est rempli de kapok.
J’ai préféré ne pas lui demander de répéter.

– Il est posé sur un zabuton.
– Un tapis.
– Zabuton est le nom exact.
– De la famille des tapis rembourrés n’est-ce pas ?
Ah non, elle n’a pas de paralysie faciale. Elle sait aussi faire la gueule.

Après l’énoncé des consignes, la quinzaine de participants se fige en tailleur. Le nom de cette position porte à confusion. Ils sont tous en pyjama, que ce soit bien clair. Je ne voudrais pas semer la confusion dans cette description. Ils sont en tailleur et en pyjama. Chacun d’entre eux. Hommes et femmes. Les deux.

Juste avant que la séance ne commence pour de bon, Sophie glisse un « nous sommes partis pour deux fois vingt minutes ». Je la regarde d’un air mauvais et je me rends compte que tout le monde est déjà dans le gaz. Ils regardent tous droit devant eux la tête un peu en avant, le dos bien droit, les fesses enfoncées dans leur coussin péteur traditionnel, les bras le long du corps, les mains sur le haut des hanches.

Ce n’est pas la définition que je donnerais de la détente.

Puisque j’étais coincé avec la tribu des contemplatifs, j’ai tenté le coup de suivre les consignes : premièrement, se concentrer sur sa respiration et suivre le mouvement de l’air. L’air va dans mon nez et il vit sa vie jusqu’à ce qu’il décide de ressortir généralement sans que j’ai besoin de le lui demander.
Deuxièmement, je vérifie ma posture. Bien droite, assis confortablement mais pas trop sinon ce n’est pas assez rigolo. Les yeux dans le vague comme un lendemain de cuite.
Troisièmement, je prends conscience de mon environnement tout en veillant à maintenir l’attention sur les deux premiers points.
J’entends rien. Ah si, j’entends que mes intestins souhaitent s’exprimer. Un oiseau. Un coucou. Coucou l’oiseau. Un grincement de porte. Ah ! je ne suis pas le plus en retard. Tiens, je vais me moquer de celui-là. Ne pouvant pas orienter mon regard – jeu de la méditation oblige – j’essaie d’utiliser les autres sens. J’entends le froissement d’un tissu, une respiration lente, ah non ça c’est moi, un type à côté
qui remue des fesses avant de reprendre sa posture, j’ai envie de lui demander s’il connait cette fille. Mais il a tellement l’air investi dans sa méditation que je vais attendre qu’il ait terminé.

Une forme en mouvement entre dans mon champ de vision, c’est Emelyne qui s’impatiente. Elle a vraiment l’air en colère : juste en face de moi, tout pour me déconcentrer, et personne ne dit rien. J’imagine que c’est encore à moi de m’occuper de ça !

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