Feuilleton de l’été – Episode 4

En entrant dans le réfectoire, j’ai tout de suite compris qu’il venait de se passer un drame ; quelque chose d’assez grave pour que toute la tribu se tienne en chien de faïence. Pas un seul bruit. Même pas Albert, qui pourtant d’habitude n’en manque pas une pour s’exprimer verbalement un peu plus fort que les autres.

L’unique longue table qui traverse toute la pièce accueille les résidents pour les trois repas quotidiens, les pauses café, les tisanes avant d’aller se coucher et parfois même des réunions pour les gentils organisateurs que nous sommes.

Là autour de la table, une dizaine de résidents et d’organisateurs debout : Albert le boss, Sophie-qui-sourit, une nana avec un gros turban multicolore sur la tête et plein de bijoux aux mains et autour du cou, Christian le philosophe allemand avec ses lunettes à gros bord, Emile le sculpteur pervers qui peut pas s’empêcher de mouler des nichons avec tous les matériaux qu’il a à portée de main, et trois ou quatre autres types avec des bandanas multicolores sur la tête et des tatouages moches sur les bras représentant des animaux de la jungle.

Ils se tiennent debout et regardent par terre en direction de l’autre côté de la table. Comme ils n’ont pas l’air de vouloir bouger, je fais le tour pour aller voir ce qu’il y a de si important. Et bah mon vieux, c’est la Suzanne de Lausanne qui
s’est effondrée de sa chaise. Elle gît au sol les yeux révulsés dans une flaque de ce qui doit être de la pisse mélangée à de la porcelaine brisée et de la soupe dégueulasse.

– On va ptêt appeler les pompiers, non ? que je balance à la cantonade histoire de briser le silence.
– Certainement pas, s’excite Albert. Nous allons gérer ça entre nous comme d’habitude. Tu m’as compris, Régis ? COMME D’HABITUDE.

Je le regarde perplexe pendant un moment et puis je reviens sur Suzanne. Pourvu que ce ne soit qu’un « petit malaise ». Désolé ma grande. Après la troisième claque (revers main droite) envoyée juste au niveau de l’oreille gauche, ma Suzanne revient à elle. Rapidement Albert et Christian arrivent avec un verre d’eau, une trousse à pharmacie et un seau et une serpillère.

J’ai juste le temps de demander à Suzanne si elle peut m’entendre et me voir. Je lui montre trois doigts, elle me dit : « Em… em.. » Ouais, la réponse était trois. C’est rien on réessaie. Je lui montre quatre doigts en mimant la réponse avec ma bouche. Elle dit : « Elle était là. Elle était là… devant moi. C’est impossible… Albert, c’est impossible ». J’ai été obligé de lui donner la réponse. Non, Suzanne, t’as dû avoir un sacré coup à l’arrière du crâne, la réponse est quatre. QUATRE SUZANNE.

Albert m’écarte avec son bras et me montre le seau et la serpillère. Je présume que je suis aussi payé pour ça. « Nous allons l’emmener dans sa chambre, et lui donner des sédatifs. Quelqu’un devrait rester à ses côtés. Sophie ?
– Entendu, j’annule la séance de yoga ashtanga ?
– Evidemment que tu annules la séance ! mitraille Albert à faire résonner les murs.

Une fois Suzanne évacuée, les autres résidents retournent à leurs activités. Sauf la nana au turban. Elle reste plantée là au milieu du réfectoire avec un regard à foutre les jetons dans ma direction. Enfin pour être très clair, elle regardait à travers moi – comme si je n’existais pas. Alors je continue de nettoyer la pisse, la soupe et la porcelaine avant qu’elles ne s’incrustent entre les lames du plancher. Après ça pue, c’est une HORREUR. Surtout la soupe de Franz. Je dis quand même à tout hasard : « ça va m’dame, vous allez pas me faire un malaise aussi des fois ? parce que si on pouvait éviter ça m’arrangerait, j’ai pas que ça à foutre de nettoyer la merde des autres, voyez ? »
– Je la vois aussi, dit-elle d’une voix d’OUTRETOMBE.
– Hein ? Je suis sûr que c’est la bouffe, ça. Il a dû se gourer dans ses épices mon bon Franz et il a confondu sa réserve de LSD avec le curry ou un truc du genre. Qu’est ce que vous voyez m’dame ?
– Là devant l’armoire, je ressens une énergie extrêmement négative. Quelqu’un est ici et nous veut du mal.
– Où ça ? Je me tourne vers l’armoire et je crois bien avoir fait un bond d’une vingtaine de centimètres en arrière exactement comme ces chats qu’on filme en train d’avoir peur et qui permettent à des cons sur internet de gagner de l’argent
parce que d’autres cons ne peuvent pas s’empêcher de regarder. J’enchaîne sur une position self-defense, balai serpillère. Je distingue accroupie à moins d’un mètre de moi, la silhouette floue d’une femme au visage caché par de long cheveux noirs.

– Tu m’as foutu une de ces frousses ! Je me retourne sur le turban magique et je lui dit : mais nan, c’est rien ça, c’est Emelyne ! Elle est un peu patraque en ce moment.
– Tu peux la voir ?
– Bah ouais j’suis pas aveugle, hein.
– Est-ce que tu peux l’entendre ?
– D’habitude oui, mais là elle parle pas donc heu… Et j’ai quelques problèmes d’audition. Mais j’vous vois venir, c’est pas ce que vous croyez…
– …Je peux pratiquement voir son aura. Essaie de la garder ici. Je vais essayer de rentrer en contact avec elle en pratiquant un RITUEL CHAMANIQUE.
– Il est interdit de fumer dans le réfectoire, madame. Chamanique ou pas chamanique, chamarche pas.
– Appelle-moi Amanda, mon chou. C’est la plus excitante expérience de spiritisme qu’il m’est donné de réaliser. Et tu vas m’aider.
– C’est ça. Je suis dans une maison de fous.

Elle sort d’une espèce de sac de course en tissu à motif Krishna et cetera une boîte en bois sombre couverte de dorures et de ce que j’assimile à des brillants en plastique coloré.

Pendant qu’elle déballe tout son attirail, je me retourne sur Emelyne. Elle s’est redressée d’un coup, plus énergétiquement que d’habitude. Je tends le bras vers elle pour éviter qu’elle s’approche : « fais gaffe Emelyne, t’es pieds nus, tu vas te couper, y’a des p’tits bouts de porcelaine partout, little pieces of porcelaine, dangerous cut your foot, okay ? »

Mais elle est moins intéressée par ce que je lui raconte que par le cinéma d’Amanda l’extralucide. Est-ce qu’être ultra lucide c’est comme être ultra sobre tout le temps ? Tu m’étonnes après que tu pètes les plombs… Elle devrait arrêter ça et se mettre au rouge. ça détend.

Amanda avait allumé une bougie de cire noire et s’était fichue un cristal rose sur le turban pendant ce temps-là. Elle a répandu sur la table des petits objets curieux et plutôt jolis. Sauf un bout de bois vraiment crade orné d’os de poulet ou d’un autre volatile quelconque, on dirait un hochet ou un bilboquet, tu vois ce que je veux dire ? Mais si quelqu’un offre ça à un gosse, c’est clairement pour que le gosse devienne définitivement insomniaque.

Alors elle secoue son hochet d’une main et remue ses galets sur la table de l’autre main, en baragouinant ce qui ressemble à des formules magiques. Derrière moi, je sens du mouvement. Emelyne a le nez dans l’armoire flamande.

– Tu cherches quelque chose ? Tu veux une assiette ? T’as pas mangé c’est ça ? Look for something ? Want food ? Hein, Emelyne, tu as faim, angry ? ou hungry je sais jamais.

Elle se tourne brutalement vers moi et balance façon lancer de disque une assiette plate qui manque de m’arracher le lobe de l’oreille droite. L’assiette finit à quelques mètres d’Amanda qui est toujours occupée à réciter des conneries.

– Hé ho, ça va bien, dis ! J’t’aime bien mais la vaisselle ça coûte cher. Qui c’est qui va payer, who is going to pay ? I love you but attention. My patience has ses limites, you see ?

Je vois bien qu’elle est repartie pour lancer une assiette alors cette fois je réussis à attraper l’assiette avant qu’elle ne la lance. Enfin pas exactement. Disons que j’accompagne le geste olympique d’Emelyne et je me retrouve à terre. Sans me vanter, je suis pas un athlète de haut niveau (j’aime pas porter le lycra) mais j’ai une bonne condition physique, tu vois. D’habitude, pour réussir à me mettre à terre comme elle l’a fait, il faut sévèrement m’imbiber d’alcool fort ou s’y
mettre à plusieurs. Sa force est juste SURNATURELLE.

Le temps que je me relève, elle a eu le temps de faire exploser une dizaine d’assiettes, et voilà qu’elle crie maintenant. En fait, je devrais plutôt dire qu’elles crient toutes les deux. Je te raconte pas le vacarme du diable entre les assiettes qui explosent, l’enturbannée en transe qui se balance d’avant en arrière et Emelyne qui s’exerce pour les prochains jeux olympiques… la moutarde m’est montée au nez. Et j’avais pas encore mangé.

D’un bon je me jette sur Emelyne pour la ceinturer. En amateur de catch que je suis, on appelle ça la prise de l’ours. Un gros câlin un peu trop affectueux pour neutraliser l’adversaire et surtout limiter la casse.

Son corps est sec, lourd, il est gelé et il pue la mort. J’ai l’impression de transporter un congélateur ouvert. Le contact de la peau de ses bras sur les miens, de ses cheveux dans mes yeux, de ses genoux et de ses pieds dans mes hanches, tout est glacial. Elle irradie de la froideur.

ça ressemble à une vilaine fièvre. Elle a chopé un mauvais virus et ça lui est monté au cerveau, elle essaie de s’échapper de mon emprise comme une anguille mais cette fois c’est moi le plus fort et puis c’est tout. J’essaie de jeter un oeil à Amanda, mais je ne vois plus rien. Ou plutôt je ne vois plus qu’Emelyne. Au risque d’être mal interprété, je suis DANS Emelyne ou quelque chose du genre. Et à part elle, plus rien. Plus d’Amanda l’hypersobre, plus de porcelaine explosée, plus d’armoire, plus de réfectoire, juste un grand trou noir.
Emelyne et moi, le gros panard.

Quand j’ouvre les yeux, je suis dans ma loge. Sur mon lit, tout habillé et à mon chevet Albert et Sophie. « C’est pas trop tôt » me gueule Albert. » Amanda m’a tout raconté. Je suis fier de toi Régis. Je savais qu’en te recrutant nous avions fait un excellent choix. » Il me donne une bonne tape sur la rotule avant de sortir de la chambre.
– Il est content là ? que je demande à Sophie, en essayant d’ouvrir les yeux.
– Il paraît que tu as chassé un esprit frappeur dit-elle en souriant évidemment.

Je tourne la tête sur ma gauche. Elle est blottie sur mon épaule, les mains nichées sous mon bras et les jambes recroquevillée sur elles-mêmes contre mes jeans sales, et elle pue la mort.

– D’accord Sophie. Je crois qu’on a besoin de dormir un peu. Si tu veux bien te tirer de ma turne… ah et Sophie autre chose :
– Oui ?
– Je vais pas bosser demain. Arrêt maladie. Je sens que j’ai de la fièvre, tout ça, tout ça…

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