Feuilleton de l’été – Episode 6

Je me trouve très en beauté enveloppé dans mon drap de bain rayé multicolore. Le port de cet accoutrement me donne de l’aise dans mes mouvements. Je reçois d’autant mieux les ondes positives que dégage le bonzaï harmonieusement positionné dans le tas de sable du mini jardin zen à l’entrée du bureau d’Albert. Cet endroit déteint sévèrement sur moi !

Un cadre en bois peint en doré présente le diplôme de directeur d’établissement psychiatrique du directeur. Il a sûrement arrêté de jouer au docteur le jour où il s’est rendu compte qu’il y gagnerait davantage à créer une structure au sein de laquelle il pourrait accueillir des marginaux et des illuminés passés au travers des mailles du filet de la société et de ses asiles d’aliénés.

A bien y réfléchir, je ne connais pas très bien Albert. Tout ce que je sais, c’est qu’il avait mis un message sur un site de petites annonces sur Internet avec son numéro de téléphone et ça disait quelque chose comme :

RECHERCHE HOMME A TOUT FAIRE, SALAIRE SELON EXPERIENCE
7J/7, LOGEMENT DE FONCTION, REPAS GRATIS
ANGLAIS BON NIVEAU SOUHAITE
OUVERTURE D’ESPRIT EXIGEE
DISPONIBLE TOUT DE SUITE, URGENT

C’était tout à fait mon profil : je suis un homme, je suis pas drôle à faire tout ce qu’on me demande dans la limite de ma bonne volonté et j’en avais clairement marre de dormir dans ma Renault 5 turbo diesel. J’avais fait des petits boulots, pas toujours très réglos, pour des types pas toujours très nets. Si ça c’était pas de l’ouverture d’esprit, mon vieux !

J’ai appelé, il m’a parlé en anglais, j’ai rien compris. Je lui ai dit « J’ai pas parlé anglais depuis des lustres. Did not speak english for very long time, you know ? Habla français ? » et après un long soupir il a dit calmement  : « je cherche quelqu’un qui parle anglais. Les gens parlent anglais ici ». Ah ! J’étais très fier de ma réponse : « oui, mais si c’est vous le patron, et que vous parlez français, c’est l’essentiel, non ? Pour le reste c’est simple, je suis disponible, genre le temps d’arriver, et pour le salaire, je suis sûr qu’on va trouver un arrangement ». Il avait l’air moins stressé quand il a dit « parlez-moi de vos bagages, vos précédentes expériences… », je lui ai parlé de ma valise à roulettes et de mon sac à dos et de ma Renault 5 qui fait un bruit bizarre au démarrage et dont le pot d’échappement crache de la fumée bleue depuis que j’ai essayé de faire le plein avec de l’huile de cuisson que j’avais emprunté au tenancier d’une baraque à frites. ça l’a fait marrer au moins cinq minutes et il a conclu par un « d’accord, d’accord. Venez, je vous expliquerai sur place en quoi consiste votre mission au sein de la résidence ». Et ça fait une bonne quinzaine de jours que je suis là.

Là, devant la porte de son bureau, ça fait seulement dix minutes à cause de mes relâchements. Je décroche, ça m’arrive régulièrement depuis que j’ai essayé de bouffer toute la pharmacie de Tata Monique quand j’avais quinze ans. Ce n’était pas un acte suicidaire contrairement à ce qu’en disent ces cons de médecins. Je voulais planer. Je voulais triper un peu plus longtemps qu’avec le trichlo. Je voulais défoncer les portes de la perception et voir ce qu’il y avait derrière. Derrière ces foutues portes, ça ne pouvait pas être pire que dans la vraie vie de tous les jours.

Je suis devant la porte de son bureau et j’attends qu’il ait fini sa conversation téléphonique avec je sais pas qui. Apparemment il est encore de mauvais poil. Et puis il finit par raccrocher ou bien a t-il simplement balancé le téléphone à travers la pièce, alors j’ajuste ma serviette de bain et je toque à la porte.
– QUOI ENCORE !
– C’est Régis, que je lui dis gentiment.
– Ah Régis, oui tu peux entrer, je voulais justement te voir.
– Ah bon ? C’est curieux, moi aussi, c’est pour ça que je suis là.
– Peu importe, qu’est ce que je peux faire pour toi Régis ? Si c’est une augmentation que tu veux, c’est non. Pour le reste je t’écoute.

Merde, j’aurais dû lui demander une augmentation en même temps que le reste.

– Bon voilà, c’est pour parler de ce qui s’est passé dans le réfectoire l’autre jour. Suzanne a fait un malaise parce qu’elle a vu un fantôme, qu’elle dit. En fait, elle a vu Emelyne.

Son visage passe du rosé au blanc sec instantanément. Alors je marque une pause pour scruter son regard, des fois qu’il lui prendrait l’idée de vomir la moussaka d’hier soir. J’avais bien dit à tout le monde pourtant que la moussaka c’est dégueulasse. Même Franz a fini par l’admettre (à l’usure, j’arriverai toujours à lui faire dire ce que je pense). Il a posé à plat ses deux mains sur la table comme s’il allait se lever. J’ai automatiquement chopé la corbeille à papier sur le côté du bureau pour recevoir la moussaka pré-digérée (une moussaka normale en fait…). Au lieu de ça, il a pris une grande respiration, puis il a ajusté sa cravate à fleurs sur sa belle chemise rose et il m’a dit :
– Amanda m’a signifié qu’il s’agissait d’un esprit frappeur extrêmement agressif. Tu sais que nous sommes ici dans un très ancien bâtiment il était plutôt prévisible malheureusement que ce type de manifestation se présente. Ta réaction a été exemplaire, Régis.
– Non, mais pas du tout…
– Et elle m’a également indiqué qu’elle t’avait vu absorber l’énergie de l’esprit. C’est ce qui a causé ta perte de connaissance. Mais heureusement Amanda était là pour ensuite chasser l’esprit de ton corps.
– Elle a fait QUOI, Miss Alcoolique anonyme ? Et vous l’avez laissé faire ?
– Amanda est une experte dans tout ce qui a trait à la sorcellerie, au vaudou et elle a même fréquenté un exorciste dans son jeune temps. Sais-tu qu’elle est titulaire d’un doctorat d’histoire des religions ? Elle a publié plusieurs ouvrages sur les cultes funéraires des tribus pré-colombiennes.
– ça me fait une belle jambe. En attendant, c’est pas un esprit frappeur. C’est Emelyne, et si elle veut la chasser de mon corps ou de où que ce soit, et bah elle a intérêt à se lever tôt. Parce que je vous dis qu’elle est encore là. Tenez, pas plus tard que tout à l’heure j’étais dans les douches et…

Son visage s’est de nouveau figé, je dirais même que tout son corps s’est figé, comme si j’étais en face d’un panneau publicitaire. Je l’imagine assez bien prendre la pose pour un catalogue de fournitures de bureau par correspondance, avec son verre à stylos sa petite règle métallique et son sous-main imitation cuir.
Attends un peu, il est au ralenti en vérité. Il bouge tout doucement. C’est là que je me rends compte que les aiguilles de sa montre en or tournent à plein vitesse. Je vois pas le temps passer. C’est curieux, je ne vois plus rien à travers la fenêtre
derrière lui. D’habitude, même s’il y a du brouillard, je vois au moins un arbre ou une connerie du genre. C’est tout blanc, un peu comme la tête d’Albert. Et puis il y a cette odeur de mort qui monte. Pareil que quand les toilettes sont bouchés et que les types continuent de chier dedans comme si de rien n’était. Elle pourrait m’expliquer ça, Amanda-qui-sait-tout ?

J’essaie de lui demander ce qui se passe, mais je n’arrive pas à émettre le moindre son. Je voudrais au moins pouvoir finir mon histoire, merde. Et là je me souviens de ce que m’a dit Suzy. Il voulait appeler les flics pour serrer Emelyne. Ce qui est une réaction bizarre de la part d’un patron qui me dit qu’on va « gérer ça entre nous comme d’habitude ». Je passe derrière lui, pour jeter un oeil à son bureau. Le temps qu’il se retourne je pourrais tout aussi bien décider de lui faire les poches mais bon, j’aime bien ce boulot, on verra ça plus tard. Sur le bureau donc, il y a une pile de courriers sans importance, une petite trousse en cuir clair. Je suis sûr que c’est celle qu’il a depuis ses études à l’université de médecine. Une lampe de bureau chromée avec un petit cadre devant le représentant avec ce qui pourrait être sa famille. Et devant encore, un porte-feuille en tissu acrylique rose et blanc à motif Hello Kitty.

Non, ça, c’est pas son genre. Il est pas très Hello Kitty, Albert. Je l’imagine plutôt en complet anthracite Hugo Boss ajusté sur mesures et un porte-feuille en cuir avec des finitions en métal sur les angles. Et peut-être aussi un porte-cartes qu’il sort dès qu’il rencontre des confrères de la confrérie des psychiatres qui tiennent des résidences. Il dirait « oh, chère Amanda, je suis ravi de vous voir, tenez, prenez ma carte de visite, vous avez vu elle est gaufrée et bicolore, ma chère », « oh mais vous m’en avez déjà transmises trois au cours des deux dernières heures », « ne soyez pas timide, chère amie, plaisir d’offrir, faites vous une joie de recevoir », gnin gnin gnin…

Par curiosité, j’ouvre le porte-feuille et je découvre le pot-aux-roses, les deux, roses, pareil : c’est le porte-feuille d’Emelyne ! Et justement, en levant les yeux, je la vois debout de l’autre côté du bureau, le visage plissé de colère, et les bras écartés, les mains crispées et les cheveux en broussaille. D’un seul coup, il fait un froid de canard, et je sens un courant d’air violent qui traverse le bureau en renversant ici un vase moche, là une paire de vieux bouquins. Albert toujours au ralenti tourne très lentement sa tête déconfite vers moi, qui suis encore derrière lui. Je comprends alors qu’ils ont sûrement des trucs à se raconter. Vu le tempérament des deux, j’aime autant ne pas traîner ici. Je détale en évitant le grappin d’Emelyne, mais non sans emporter le porte-feuille rose. Quand j’arrive à la porte du bureau, la fenêtre vient de s’ouvrir violemment, les carreaux de simple vitrage explosent, la belle étagère en verre se fracasse au sol avec tous les bibelots débiles qui se trouvaient dessus et le lustre au plafond menace de s’effondrer.

J’ai juste le temps d’envoyer à la cantonade « doucement avec la porcelaine, hein ! Et puis la colère ça résout rien ! » avant de me faire chasser du bureau par un coup de vent puant et glacé bien envoyé dans les côtes flottantes. La porte s’est refermée sur moi. Mon enquête avance et en plus j’ai réussi à piquer un porte feuille au nez et à la barbe de mon boss !

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