Feuilleton de l’été – Episode 8

L’atelier d’Etienne est exactement à l’image de ce qu’on peut attendre de pire d’un atelier d’artiste. On entre par une porte grinçante en bois comportant un simple vitrage sur la partie supérieure. Un des carreaux est fêlé et fixé avec du ruban adhésif. Il est constitué de deux pièces séparées par une porte. La pièce par laquelle on entre est à proprement parler l’atelier où Etienne enroule des femmes avec des bandes de tissu puis il les barbouille de plâtre et les fait sécher, les moules et les femmes ensemble dans un coin en leur faisant écouter de la musique classique (Beethoven symphonie N°3 ou Richard Strauss Les quatre dernières lieder) suffisamment fort pour qu’elles ne puissent pas vraiment s’exprimer.

L’atelier est plutôt sale, avec des cendriers remplis de mégots douteux éparpillés sur toutes les surfaces à peu près planes et à hauteur d’homme assis. Il y a des sacs de plâtre éventrés dans un coin, sous une table de jardin en plastique blanc sur laquelle traînent des verres en cristal, parce que c’est chic et des bouteilles de picrate.

Dans la pièce de derrière, il y a une espèce de cuisine poisseuse recouverte de plâtre et dont l’usage principal est d’être l’unique point d’eau pour transformer la poussière en plâtre et l’alcool pur en anisette. Il y a aussi des placards et un frigo et ne comptez pas sur moi pour aller fouiller dedans. La simple vue d’Etienne me confirme ce que je ne cesse de proclamer. C’est un vieux pervers dégueulasse qui passe son temps à mater tout ce qui ressemble à une femme, en évitant soigneusement de lever les yeux, trop concentré à reluquer des petits culs et des gros nichons. Il se tient souvent devant son atelier, un sourire ridé tendance moqueur au coin des lèvres, revêtu d’un maillot de corps croûté, d’un bermuda à fleurs, de sandalettes en plastique et orné d’un bandana retenant sa masse capillaire grisâtre et graisseuse. Il se tient là, à regarder passer les gens, et quand il croise une proie potentielle, il tire sur son mégot et dans un nuage de fumée bleue, il aboie des compliments lourdingues. Et généralement, ça marche.

En deux temps trois mouvements, la fille se retrouve happée dans l’atelier, et sans s’en rendre compte, elle finit à poil emballée dans des bandes de gypse pendant une heure. Et pendant ce temps-là, il met sa musique à fond, comme un symbole de victoire je suppose, et il musarde dehors à la recherche d’une nouvelle victime. Comment un type comme ça peut-il être attractif ? Je n’en sais foutre rien. Mais maintenant que je suis pile devant sa porte, et que mon regard croise le sien, symétriquement positionné derrière sa porte, et que nous nous regardons ainsi depuis au moins une demi-heure et qu’il s’est enfermé à double-tour, et qu’il me crie que je devrais de me calmer, et que je ne l’entends pas très bien à cause de Beethoven, et aussi que je deviens sourd, et que Beethoven était sourd, ce qui nous fait un sacré point commun, et que je viens de
remarquer qu’il n’est pas tout seul dans son atelier, et que la personne qu’il a plâtré cette fois c’est Sophie-qui-sourit-sauf-aujourd’hui, et que Sophie est une sacrée bonne cliente sans jeu de mots puisqu’il a dû lui refaire le buste au moins cent-quatorze fois et qu’une ambulance klaxonne derrière moi et que l’ambulancier me demande calmement « C’est bien ici la résidence ? Je viens chercher un certain Albert, crise de démence » et que je lui réponds « voyez pas que je suis occupé ? Garez-vous à la deuxième entrée, on l’a attaché à sa chaise de bureau. Vous pourrez pas le rater, c’est la seule pièce de la maison qui n’a plus de fenêtre ni de porcelaine ». Et que… j’en étais où déjà ?

– Etienne, que je lui dis, tu vas me dire tout ce que tu sais sur qui tu sais, sinon je t’assure que tu n’auras plus qu’à te plâtrer la figure pour essayer la recomposer dans l’ordre. Je suis sérieux Etienne, tu le sais que je suis sérieux. Hein, Etienne ? Tu vas tout déballer et en vitesse. Tu le sais que cette porte ne m’arrêtera pas. A l’usure j’arrive toujours à obtenir ce que je veux des portes, c’est comme les êtres humains, les portes, ça s’use Etienne. Est-ce que tu crois qu’une porte est plus solide qu’un être humain, Etienne ? Et si une porte est comme un homme, Etienne, que sont les charnières et la poignée, Etienne ? Hein, que sont-elles Etienne ?

Il me regarde avec ses petits yeux plissés et la bouche entrouverte. Je crois qu’il a compris le fond de ma pensée. Ce qui est déjà un bon point. Un bon poing dans la gueule, oui. C’est la première chose qui me vient à l’idée alors qu’il se décide à déverrouiller la porte de l’atelier. Il fait une dizaine de pas en arrière, et il finit par s’écrouler sur un moulage raté d’une femme ratée peut-être ? Il reste à terre, une main sur ses dents jaunies, en état de choc. Je dis à Sophie de déguerpir. Alors elle se lève d’un bond, et elle se faufile derrière moi, en essayant de ne pas perdre l’équilibre (imagine ce que c’est de courir en étant plâtré du ventre au cou en passant par les bras).

D’un pas léger, je vais éteindre Beethoven et je me sens déjà mieux. La musique a un pouvoir sur moi. S’il avait écouté de la pop music, comme tout le monde, je ne l’aurais pas agressé. Merde. Emelyne nous regarde par le carreau fêlé de la porte en remuant sa crinière.

– Etienne, tu as moulé les nibards d’une fille il y a deux ou trois semaines.
– Bah, oui dit-il en se mouchant les gencives. C’est mon métier.
– Une fille qui s’appelle Emelyne et qui est morte de froid.
– Ah ça, non. Certainement pas.
– Etienne, je vais retourner ton atelier. Ce qui pourrait aboutir bizarrement à ce que je le nettoie et que je le range puisque je ne vois pas l’intérêt d’y mettre un peu plus le bordel.
– Non, pas l’atelier ! Tout mais pas ça. Je vais t’expliquer. Calme-toi Régis. Tu me fais peur.
– Fais-moi plaisir Etienne. Court et précis comme chez le coiffeur.

Etienne a pris une grande respiration et il a commencé à me raconter comment il avait croisé Emelyne à l’entrée de son atelier ce fameux soir. Elle cherchait son chemin, elle demandait après Suzanne. Elle tremblait et semblait totalement désespérée. Il l’a invitée à venir voir son atelier et à prendre un verre. Elle n’avait rien mangé depuis deux jours et il lui a fait manger des chips. Des chips, Etienne, ce n’est pas vraiment ce que j’appelle un repas. Et il a réussi à la convaincre qu’elle devrait se déshabiller pour qu’il la moule dans le plâtre parce qu’elle est la plus jolie des filles qu’il a jamais vu. Il a pris son temps, qu’il dit. Tout en douceur, il n’est pas allé plus loin que de la momifier parce qu’elle aurait pu être sa fille qu’il ne voit plus depuis qu’elle est partie s’installer chez sa mère dans le sud. Il me regarde avec ses yeux de merlan frit et son demi-sourire ensanglanté. Qu’est ce qu’ils ont tous à avoir des coups de moins bien ?

– Et quand tu l’as démoulée, qu’est ce qui s’est passé ? Suzanne a dit que vous n’étiez plus dans l’atelier et que la lumière était éteinte.
– J’ai vu arriver Albert par la fenêtre. Je lui ai dit qu’elle aurait des soucis avec lui ; qu’il n’aimait pas les visiteurs imprévus. Elle paniquait alors je lui ai expliqué qu’elle pourrait trouver refuge dans ma chambre…
– T’es un sacré pervers Etienne. Un sacré foutu pervers.
– Quand Albert est entré dans l’atelier, elle s’est planquée dans la petite cuisine derrière. Et dès qu’Albert est parti, je l’ai accompagnée à l’intérieur. Je lui ai montré la cuisine, je l’ai présenté à Franz mais Albert n’était pas loin, alors nous sommes allés jusqu’à ma chambre. C’est elle qui m’a dit qu’elle préférait ne pas rester là. Elle voulait absolument parler à Suzanne. Alors nous avons traversé la résidence, en faisant le moins de bruit possible, c’était drôle…
– C’était drôle Etienne ? C’est toi qui est drôle. Tu es un foutu pervers, Etienne.
– Je l’ai laissée devant la porte de la chambre de Suzanne. Et je suis rentré chez moi. Tu sais, Régis, ils sont nombreux les gens qui pensent que je suis un obsédé sexuel. Mais je ne suis rien de tout ça. Je suis un ARTISTE. C’est mon mode d’expression.

Il se retourne, pose ses mains blanchies au plâtre sur l’établi et il me dit pour conclure son témoignage : « Tu devrais aller voir Sophie. Elle en sait plus que ce qu’elle laisse paraître ».


 

La responsable des activités sportives qui sourit tout le temps porterait-elle le masque de la culpabilité ? Et pourquoi Emelyne ne s’en est-elle pas pris à Etienne ? Comment fait-il pour attirer à lui toutes les gonzesses du secteur ? Est-ce qu’Albert va recouvrer sa santé mentale un jour ? Vous le saurez peut-être dans le dernier épisode de votre feuilleton de l’été !

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