La vie de Régis – Saison 2, épisode 5

Assis sur les marches à l’extérieur du restaurant, le dos collé contre la porte de service, je roule une  cigarette lentement puis une autre. Elle se tient debout en face de moi, elle se balance d’avant en arrière, joue avec un emballage en polystyrène qui traîne sur le trottoir. Aucun mot ne sort de nos bouches et c’est très bien comme ça. Quand j’ai fini de rouler, je lui en tends une avec le briquet. Elle effleure ma main en prenant la cigarette et elle sourit. Et puis je lui dis « au début, je ne pensais vraiment pas que plongeur c’était dans des petits bassins en inox. Je m’attendais à des sorties en mer pour cueillir des algues et ramasser des écrevisses, des trucs comme ça. Après j’ai réalisé en voyant les bacs d’éviers que le restaurant était quand même foutrement loin de la côte. Mais ça me convient. Je suis payé sur les pourboires, on me sert du crément d’alsace et des bières, je bosse de midi à deux heures du matin,  j’ai le droit de bouffer les restes et le patron me laisse dormir dans l’arrière-cuisine. Il y a une chambre froide, les restes de ma copine sont dedans.»

Katharina plonge ses grands yeux noirs dans les miens, plutôt petits et marron, et  j’ai la certitude qu’elle peut sonder mon âme et deviner la couleur de mon slip. On reste comme ça, à se scruter le fond de l’œil et elle finit par dire au bout d’un moment « je vois. Est-ce que tu es satisfait de ta nouvelle vie ? »

Depuis que la résidence a fermé, pour raisons sanitaires d’après les journaux, mais surtout parce que le gérant s’est pas remis de la rouste qu’il s’était pris par ma meuf, je me suis retrouvé tantôt à l’hôpital psychiatrique bourré d’antidépresseurs puis au foyer des jeunes travailleurs blindé de monde, puis sous un pont de l’autoroute des anglais juste complètement bourré et finalement c’est Franz qui m’a proposé de rencontrer son nouveau patron. Un type charmant, la dégaine d’un présentateur de télé au sourire talqué et des bagues à presque tous les doigts ; il m’a dit qu’il venait justement de virer un intérimaire qui coûtait trop cher. J’étais disponible et j’avais la dalle. « Je crois qu’il y a pire. Et puis tu sais, ça m’évite d’avoir à trop fréquenter le monde ».

J’avais rencontré Katharina dans un squat à Berlin au début des années 2000, elle se désarticulait devant un public constitué de punks et de petits bourgeois,  qui faisaient souvent la gueule et son mec jouait de la musique électronique improvisée. On avait sympathisé un jour autour d’une boîte de raviolis que j’avais dégoté dans une épicerie en échange de services rendus. Elle est de l’ancienne URSS comme elle dit souvent mais je ne comprends pas tellement bien le message qu’elle essaie de faire passer. Depuis, on se croise régulièrement selon le planning de ses tournées. Ça marche plutôt pas mal pour elle, toujours à danser, toujours pour des bourgeois beaucoup moins pour les punks, et plutôt dans des théâtres maintenant. Des fois elle me pousse à assister à des ateliers qu’elle anime et je me retrouve en juste-au-corps entouré d’allumés de la même espèce qui se portent les uns les autres, se tripotent et semblent très épanouis de leur condition. Je me tire souvent avant la fin des exercices avec le sentiment de ne pas venir de la même planète.

« Avant de trouver ce boulot, j’ai quand même essayé de suivre la voie classique, tu sais. Le type de Pôle Emploi qui m’a donné rendez-vous ressemblait curieusement à un rat en costume cravate. Il m’a parlé de toutes les formalités à accomplir pour envisager de retrouver du travail. Il y a tellement de papiers à remplir que même lui s’y perdait complètement. Je le voyais bien qu’il transpirait derrière sa moustache bien taillée et ses petites lunettes ; il était au bord de la crise de nerfs, c’est sûr. Il m’a montré des diagrammes et des tableaux avec des chiffres, des noms de métiers dont je ne présumais même pas l’existence. Et au bout d’un certain temps, il a bouclé son monologue par les abattoirs, ça vous tente ? Je l’ai regardé un bon moment se liquéfier  sur place à mesure que le temps passait en silence et j’ai fini par trouver une formule convenable pour ne pas le brusquer – ces gens-là sont très sensibles au stress. Il en a conclu qu’on devrait se revoir la semaine suivante. Et je n’y suis pas allé. »

Elle se met à rire dans un nuage de fumée gris-bleu et elle pose sa main sur ma joue. Elle dit en mastiquant la vapeur qui lui sort de la bouche, avec son accent allemand « tu ne chancheras chamais ». Je trouve que je fais tout de même pas mal d’efforts et puis tout le monde change. « Penses-tu que les êtres humains sont faits pour s’entendre ? » me demande-t-elle sans plus aucun accent en plongeant son regard pétillant dans l’abîme de mes neurones instables. « J’en sais rien, Katharina. J’en sais foutrement rien, mon amie ».

Elle me fait signe qu’elle doit s’en aller, alors je me lève et elle me prend dans ses bras. Je sens bien qu’elle n’est pas dans une forme extraordinaire, mais je n’ai rien en stock pour la motiver. Je passe mes bras derrière son dos, et je me contente de la garder contre moi quelques secondes. Et puis, je fais demi-tour et je retourne dans l’arrière-cuisine où Franz et une pile d’assiettes façon tour de Pise m’attendent imperturbablement.

Sans dire un mot – de toute façon j’aurais bien été incapable d’articuler plus de deux syllabes, ça me fait toujours ça quand Katharina s’en va – je m’installe devant ma paillasse et je fais couler l’eau chaude. La vapeur brûlante me vient en pleine poire, et c’est très bien. Il y aura toujours assez de crément pour noyer les petits chagrins du quotidien. Franz prépare ses fameuses recettes sans frites et sans mayonnaise. Il me donne une bonne tape sur l’épaule m’enfonçant l’épine dorsale dans le coccyx avant d’ajouter « c’est un beau morceau, mais difficile à préparer n’est-ce pas ? Tu devrais sortir un peu plus souvent. Il y a toutes sortes de pièces à monter, des saveurs inconnues qui te donneront l’eau à la bouche, en restant dans l’arrière-cuisine, tu vas tourner au vinaigre ». Franz est aussi un salaud de poète.

Le lendemain matin, Salvatore me réveille vers onze heures en tapant avec une cuiller en bois sur les casseroles accrochées au mur. « Debout sac-à-vin, on a un problème ! » qu’il me dit d’une voix forte et mal assurée. « Ké-cé qui le problème ? C’pamoigérienfé ! » que je lui réponds en essayant d’ouvrir les yeux. « Il y a eu une coupure de courant, le ventilateur de la chambre froide est cuit, tu vas jeter tout ce qu’il y a dedans à la benne pendant que je vais faire les courses. Ça urge, Régis. Bouge-toi les miches, je suis de retour dans une heure ».

Effectivement, la chambre froide est entrouverte et ça sent un peu comme dans un cimetière. L’odeur de rance à l’intérieur couplée à mon odeur corporelle, je devrais proposer ça comme répulsif contre toute forme de vie. Je constate qu’une masse translucide et flasque se répand entre les rayonnages. J’en déduis que mon Emelyne est partie pour de bon cette fois. Pas le temps d’être triste, j’ai une tâche à accomplir. S’apitoyer sur son sort, c’est du ressort des gens qui ont le temps de rebondir, moi je m’écrase en général et j’applique les ordres.

Non, vraiment, j’ai pas souvenir d’être allé à Berlin. Ni en Allemagne, ni dans plein d’endroits, mais surtout pas à Berlin. Je la connais pas cette nana. Et puis t’as vu les tournures de phrases.. et gnan gnan gnan dit-elle, et gnin gnin gnin s’appesantir sur son stock c’est le raifort de je sais pas quoi… Encore un coup du narrateur, je suis sûr. Et puis merde quoi, le coup du congélo ! Ma femme met des beignes à une cohorte de péquenots trop curieux, elle arrive à survivre sans moi des semaines et des mois, elle est tellement forte que des fois même elle me fait un peu peur et là, une coupure de courant et c’est fini ? Ca pue le changement de casting de dernière minute, je vais te dire. C’est bien simple, Franz, si je croise le narrateur, je vais lui dire deux mots qui pourraient un tantinet froisser tes pieuses oreilles mon petit père.

« Parfois Régis, j’aimerais bien savoir ce qui se passe à l’intérieur de ta tête. Pose lentement cette casserole, tout va bien. Pas de geste brusque. Est-ce que tu as seulement la moindre idée de l’endroit où tu penses pouvoir trouver ton ‘narrateur ‘ ? »

Non, évidemment qu’il ne le sait pas, puisqu’il n’avait aucune idée de son existence jusqu’à lors.

Exactement. Je suis sûr que le narrateur se planque dans le manoir !

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