La vie de Régis – Saison 2, épisode 8

L’absurdité de la situation, convenons-en, tient au fait du motif qui intime nos quatre personnages de persécuter l’ineffable Narrateur. Ce dernier, il est important de le rappeler, n’est entendu prétendument que par le héros, Régis, et semble-t-il également par son fidèle ami cuisinier Franz, à moins que la fréquentation excessive de son camarade l’ait convaincu du bienfondé de ses allégations. Si au gré de ses péripéties Régis nous a donné à voir un panel varié de compétences et de dons paranormaux, on notera que Franz quant à lui était jusqu’alors quelqu’un de relativement sain d’esprit, tenant des propos emplis de sagesse. Totof, quant à lui, semble s’amuser de la situation. Peut-être a-t-il trouvé en la présence des deux compères un remède à la morosité de son existence loin de la société qu’il a rejeté. Que dire enfin de l’énigmatique Katharina ? Sa figure spectrale et infondée ne manque pas d’attiser les soupçons, questionnant son arrivée soudaine au cœur de la trame de l’histoire sans que rien ne semble pourtant l’y attacher sinon qu’elle préfigure la seule entité féminine depuis le départ brutal d’Emelyne.  

C’est à la fois le rêve du manoir et la destruction irrémédiable d’Emelyne qui a provoqué le bouleversement de la situation de Régis, prenant alors conscience de l’existence du Narrateur de sa vie. Déstabilisé, mais égal à lui-même, il apparaît désormais conquérant, prêt à en découdre avec celui qu’il estime coupable des incohérences troublantes de ces derniers épisodes.

Et pourtant, des histoires s’écrivent et se racontent incessamment, il y a autant de récits que de narrateurs, des hordes de héros, des colonnes de personnages secondaires foulant ensemble des kilomètres et des kilomètres de paysages variés, le temps et l’espace ne sont limités que par la promiscuité de la relation de l’auteur à son texte. Les relations qui se nouent et se délitent, la tension dramatique et même l’humour parmi les innombrables possibilités offertes par la littérature ne sont conditionnés que par le bon vouloir et la versatile créativité de ceux qui un jour décident d’écrire.

De l’auteur, parlons-en. Qu’a-t-il donc dans la tête, pourquoi nous laisse-t-il nous débrouiller entre nous ? Est-il en congés sur une plage du Pas-de-Calais ? Et si tel est le cas, pleut-il autant que ce qu’on en dit généralement ? Un narrateur sans son auteur n’a pas son mot à dire, il est tenu au silence dans l’antichambre de sa page blanche. Imaginez-vous seulement la frustration que cela engendre quand le fil d’une narration est entrecoupé d’hésitations, progressant par soubresauts avant de s’arrêter soudainement au beau milieu de nulle part comme une voiture sur l’autoroute en panne d’essence.

Combien de temps cela fait depuis que je suis coincé dans ce feuilleton ? A n’attendre qu’un signe de l’auteur, même une virgule, quelque chose qui me redonne, à moi Narrateur, un sens et une légitimité. Vous comprenez, ce n’était plus tenable. Je devais reprendre les choses en main et faire preuve d’imagination à mon tour. Devenir l’auteur, ordonnancer les évènements, manigancer les coups de théâtre et toucher au but : mettre un point final à cette histoire débile.

Bien sûr, il y a eu quelques ratés. Les rouages étaient mal engoncés, et puis surtout les personnages… mais qu’est-ce que l’auteur avait à l’esprit en mettant en scène ces aberrations imprévisibles ? Regardez-les, ils se dandinent autour du manoir en espérant trouver un moyen d’entrer. Evidemment que j’ai fermé à clef et que je me suis barricadé. Je vois et j’entends tout, mais même cela les dépasse. Je suis omniscient, j’ai voulu leur expliquer. Ils n’ont qu’à suivre le script de l’existence que je leur dicte. Qui a-t-il de mal à cela ?

Ah, les voilà maintenant de l’autre côté du manoir, près de ce qui fut un jour un magnifique jardin à la française. Ils longent les dépendances sur la face ouest, ils entrent dans la grange. Sans grande surprise, ils en ressortent déçus. Ce n’est qu’une grange, oui, effectivement. Et ce bouquet de fleur lumineux que tient Régis pour éclairer alentours, c’est tout à fait idiot. Les fleurs ne font pas de lumière… comment Katharina a-t-elle réalisé ce tour de force. Cette histoire est la mienne. Je suis celui qui décrit ce qui va se passer, qui donne les indices, et c’est moi, moi seul qui autorise tout ce qui se passe ici ! Et je n’ai pas autorisé ce bouquet de fleurs des champs luminescent !

Katharina était mon idée. Elle avait bien plus de charme que l’ectoplasme dont s’était amouraché Régis. Katharina, c’est la joie de vivre, la légèreté, la fragilité aussi. En un mot, elle est vivante. On a envie de l’aimer. Oui, j’ai supprimé Emelyne, mais c’était uniquement pour apporter une qualité supérieure à cette pseudo comédie dramatique.

J’entends des pas dans le couloir de l’aile ouest. Comment ont-ils réussi à rentrer ? Un passage secret ? Impossible, j’ai conçu moi-même ce manoir, il n’y a aucun passage secret, aucun accès. D’ailleurs il y a de cela deux phrases, l’aile ouest n’existait pas. Elle n’était pas écrite.

« Concentre-toi Régis. Tu vas y arriver. » Katharina pose sa main sur mon épaule presque en riant de la situation. Si j’ai tout bien compris, mais j’aurai besoin d’un petit récapitulatif en fin de seconde période, l’endroit où je me trouve n’existe que si je l’accepte, déjà là c’est costaud, et si je l’accepte alors je peux interagir avec et euh… le transformer. Mettons que Franz fasse une salade dégueulasse aux fruits et légumes variés arrosée de graines et d’huile de noix. C’est une très mauvaise idée, ce genre de truc ne devrait pas exister. Sauf que : c’est mon pote, je ne peux pas lui dire de but en blanc que ça manque de mayonnaise et de frites. Alors dès qu’il a le dos tourné, j’y ajoute deux ou trois saucisses de Morteau bien juteuses, j’enlève tout ce qui est vert et je saupoudre de gras. Et s’il ne s’en rend pas compte, il finit par croire que c’est son invention. C’est clair ? Non. Bah voilà.

Tout ce que je sais, c’est que tout à l’heure Katharina m’a expliqué deux ou trois astuces à l’oreille concernant la réalité et la vérité. Bien sûr, c’était pas le moment, j’essayais de ramasser mon épaule après avoir tenté d’enfoncer à peu près tout ce qui ressemble à une porte, et puis elle m’a demandé si je voyais le passage secret dans un mur, j’ai dit oui comme j’aurais pu dire autre chose et vlan, le mur s’est ouvert d’un coup. Après, qu’on accepte ou pas, tout ce que je vois c’est qu’on est à l’intérieur maintenant, dans une sorte de couloir aux murs gris et poussiéreux couverts de graffitis, le sol est constitué de carrelages en damier blanc et noir collant, ça pue l’urine de chat et si je n’avais pas mon bouquet de fleurs radioactif on y verrait rien parce que quelqu’un s’est donné du mal à calfeutrer tout ce qui ressemble à une ouverture avec des planches en bois et du mobilier vermoulu.

Et quand je dis vermoulu, je ne parle pas du café.

Je les entends. Ils traversent le hall d’entrée, les rats affamés que j’y avais disposé ont fui, ces lâches. Mes chauves-souris dorment encore. Une chouette ulule, le plancher du premier étage craque du grattement frénétique d’un loir. Si au moins j’avais encore quelques-uns des zombis du rêve de ces derniers jours, je pourrais les chasser plutôt que d’essayer vainement de leur faire peur. Emelyne me les a réduit en bouillie.

Ils sont là, à quelques mètres du salon bleu où j’ai installé mon bureau. Ils m’ont trouvé facilement, à l’instinct. Il est vrai que nous sommes intrinsèquement liés. Naturellement, entre créations d’un même auteur, nous ne pouvons pas faire les uns sans les autres. Cependant les frontières sont brouillées, les rôles s’inversent, s’échangent et s’inventent. Je ne suis plus en sécurité ici. Il est temps de partir.

« Bureau du Narrateur », c’est écrit sur la porte. Le type, il écrit sur une porte d’un bâtiment perdu au milieu de nulle part que son bureau, c’est là. Tu crois qu’il a une boîte postale aussi ? Genre, les gens lui écrivent : oui, on voudrait bien que tu te mêles un peu plus de ce qui te regarde pas. Pourrais-tu passer à la maison, tiens à l’heure de l’apéro, j’ai préparé un pain surprise. Sérieusement, j’admets avoir quelques neurones de moins que la normale, mais ça ne me viendrait pas à l’idée de m’installer dans un taudis pareil pour exercer mon activité.

« Tu dors sous un évier », me lance Katharina. Bah oui, c’est bien ce que je dis.

Cette fois, je prends de l’élan, et Franz accompagne ma course en me projetant contre la porte. CRAC ! Victoire, au prix de deux cotes flottantes et de la phalange du mon auriculaire droit, la porte a cédé sous mon poids.

Nous entrons avec Katharina et Franz dans ce qui semble être un bureau de poste à l’ancienne. Ou peut-être une banque, ou le bureau du proviseur d’un collège privé dans la Marne en 1890. Tout y est propre, la moquette a été shampouinée récemment et les fenêtres aux carreaux impeccables et aux tentures de velours diffusent une lumière agréable.  Sur le côté droit, une grande table carrée recouverte de piles de papier, quatre chaises autour et une grande bibliothèque rangée. A gauche, deux canapés de cuir, une table basse finement ciselée et marquetée, des bibelots et des babioles, un cendrier et son cigare fumant, un conduit de cheminée habillé d’un tablier de marbre vert de Turin surmonté d’un miroir ancien au liseré d’or, une console sur laquelle reposent des bouteilles de liqueur et des carafes de cristal. Franz et Katharina se tiennent par l’un l’autre par le bras et m’observe incrédules et effarés.

Le narrateur n’est plus ici. J’ajuste mon veston, sortant ma montre à gousset d’argent de sa poche, quelque chose me dit que nous n’aurions pas dû venir ici…

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