Ami(e)s lectrices et lecteurs, à une semaine du premier tour des élections législatives, et à un mois de la sortie de la saison 3 de la Vie de Régis, je vous propose un rafraichissement divertissant sous la forme des trois premiers épisodes de la saison 2 parus l’an dernier. Les épisodes ont été corrigés et remaniés pour une meilleure lisibilité. N’hésitez pas à commenter et partager !

Retrouvez également toute la saison 1 ici au format PDF: Saison 1


Episode 1

Un chien aboie : les années passent et les œufs durs. Chaque matin, en pensant à tout ce qui m’est arrivé depuis la Résidence, j’essaie de réprimer l’envie de répéter à voix haute cette expression idiote : sans succès. Et Franz, chaque fois, pendant qu’il met son tablier, me regarde avec son air de chien battu et triste et crevé en hochant la tête. Mon pauvre vieux, heureusement qu’il est là et qu’il me supporte. D’ailleurs, je n’ai jamais tellement bien compris pourquoi il s’obstinait à me tolérer dans son environnement de travail. C’est vrai quoi, si j’étais lui et que je devais m’encaisser moi, enfin si j’étais Franz et que je devais me coltiner Régis, je crois que j’y arriverais pas. En fait, l’idée simplement d’être dans la peau grasse et velue de Franz me révulse.

J’émerge en grinçant des genoux d’en-dessous du plan de travail où j’ai établi mon terrier. C’est là que j’ai trouvé refuge depuis que nous faisons chambre froide à part avec Emelyne pour une obscure raison de jalousie déplacée – soi-disant que j’aurais le sang chaud et la vue un peu basse quand déboulent les serveuses au coup de feu de midi. Evidemment je n’ai aucune notion de l’heure qu’il est, l’arrière-cuisine ne comporte aucune fenêtre et la porte de service n’a pas de vitrage. Il y a bien la grille d’aération mais je l’ai bouchée parce que ça me filait des courants d’air aux oreilles et ça c’est agaçant. Puisque Franz est arrivé, il doit être dans les dix heures et il y a fort à parier qu’il va se mettre à faire un boucan du diable avec ses marmites et ses ustensiles aux noms bizarres.

T’y crois ça que des types sont payés pour cuisiner pour un tas de gens qui payent un autre type qui a comme unique talent d’avoir eu assez d’argent un jour pour investir dans les quatre murs d’un restaurant ? Je présume que ça ne choque que moi, et puis si ça lui plait à Franz d’être au service d’un patron, Salvatore qu’il s’appelle, à faire chauffer de l’eau pour y plonger des pâtes toute la sainte journée, c’est son problème, pas le mien. Mon problème c’est qu’il m’empêche de dormir et que ma journée quant à elle, ne commence que dans une paire d’heures au moment où la vaisselle se sera amoncelée dangereusement sur le rebord de l’évier.

Ici on dit trattoria ; ça veut dire qu’il y a des nappes en tissu et des bougies. J’imagine que c’est plus chic que pizzeria et nappe en papier à motif publicitaire pour une marque d’eau gazeuse du pays. Et ça justifie aussi le prix du centimètre carré de pizza. Une pizza, ce n’est rien qu’une pizza, hein Franz ? T’y mets toujours la même chose qu’elle coûte trois pesos ou quinze euros, pas vrai ? D’ailleurs, tu t’en fous, Franz. Toi, du moment que tu as ton salaire à la fin du mois, qu’on te demande de cuisiner des petits plats du Périgord ou des chinoiseries ça t’est égal. C’est pour ça que j’t’aime bien Franz. T’es inflexible ou intransgressif, un truc du genre. Il y a du bon dans la cuisine italienne. Les pâtes de la veille, par exemple, baignées dans la sauve tomate et le basilic, saupoudrées de sucre et d’huile d’olive c’est encore meilleur au petit déjeuner.

Le patron s’appelle Salvatore Quelque-chose-en-a. C’est un petit homme rondouillard d’une cinquantaine d’années bien habillé, propre sur lui, portant moustache finement élaguée, gourmette et chevalière en argent à initiales gravées, lunettes sans bord et des poils dans les oreilles. Il déboule dans l’arrière-cuisine par la porte qui donne dans la salle du restaurant – la porte qui sert à rentrer dans l’arrière-cuisine, pas celle qui est juste à côté et qui sert à sortir de l’arrière-cuisine… celle-là on s’en sert jamais. Avec son accent travaillé de sicilien de banlieue lilloise, et sa façon d’élever la voix au milieu des phrases – attends une minute… – chaque fois qu’il entame une nouvelle tirade, on dirait qu’il est en colère : il élève le ton et il bat des ailes dans tous les sens comme s’il voulait s’envoler – élever le thon ? – en lorgnant tantôt à gauche, tantôt à droite et se plaignant tout le temps que je ne sais quelle casserole en cuivre a disparu la veille ou dieu sait quoi ; et même que c’est un scandale une porcherie pareille on n’a pas idée de dormir sous l’évier tout ça tout ça.

Peut-on élever des thons ? Je veux dire, dans l’absolu, est-ce qu’on peut avoir des thons dans un super aquarium dans un beau et grand jardin fleuri et chaque matin au réveil, passer la tête par la porte-fenêtre du premier étage et sortir sur le balcon en peignoir brodé cent pour cent coton d’où les thons peuvent me contempler, agrippé au garde-corps et ils sont si contents les thons de me voir qu’ils exécutent des saltos dans l’air chaud d’un été calme comme des dauphins mais un peu plus patauds et c’est tellement drôle que je ris, les thons rient aussi, nous rions de concert et quand je dis de concert je veux bien entendu insister sur l’aspect sonore de notre rire, sinon j’aurais dit de conserve et là j’aurais insisté sur le référentiel intrinsèque lié à ces animaux : boîte de thon au naturel.

Franz a décoché une claque plat-de-la-main-droite sur la zone pommette-fossette de ma joue gauche parce que je riais un peu trop fort et sans raison APPARENTE ; ce qui m’a instantanément ramené à la réalité. Une réalité d’étagères ajourées en inox, de paillasses carrelées et d’outils de cuisine, de fours, de gazinières, de chambres froides et de Franz et de son patron qui s’engueulent sur le menu du jour et les conditions salariales du peuple qui vaincra. Franz est mon pacificateur. Je ne sais pas si ça se dit, en tout cas c’est ce qu’il est pour moi. Si seulement il pouvait les voir ces thons dans leur aquarium, je suis sûr qu’il rirait avec moi et les thons de concert. Je les vois habillés avec des costumes comme les musiciens maintenant : des queues de pie ! Des thons en queue de pie de concert au naturel. HA HA HA ! Revers-main-droite sur oreille droite. Cette fois, promis, je me tiens à carreau. Veste à carreaux.

Après tout c’est grâce à Franz et à Salvatore si j’ai atterri ici. Ils m’ont offert une nouvelle chance de trouver ma place dans la société. Et cette place, pour le moment, c’est alternativement sous le plan de travail et dans l’évier. Plongeur qu’ils disaient.

  • Ecoutez-moi attentivement Franz, qu’il dit le patron, si mes intuitions gastronomiques ne vous conviennent pas, vous et votre guignol de collègue avez tout à fait le droit de foutre le camp. C’est MA cuisine, MON restaurant et MES CLIENTS. Si je vous dis d’y aller moins lourd sur le mascarpone dans les raviolis aux épinards, vous faites ce que je dis, bon sang ! Gardez votre sensibilité pour quand vous serez le patron, ici ce qui compte c’est mon fric. MON FRIC.

Le voilà reparti en salle jouant des talonnettes sur le carrelage vénitien. Franz n’a plus moufté et s’est remis à ciseler la ciboulette. Après un rapide décompte du nombre d’individus présents dans la cuisine, j’ai fini par accepter que le guignol dont parlait Salvatore, c’est moi. Et après tout, il n’avait sûrement pas tort. Confondre plongeur et plongiste. Alors j’enfile le tablier et les gants et je commence à récurer des poêles en cadence avec le ciselage de la ciboulette. Vers onze heures, la clochette suspendue au-dessus de la porte d’entrée du restaurant s’agite, de même que les petites fesses des serveuses, les grognements féroces d’Emelyne me piquant les doigts avec des fourchettes, son regard noir éteint dans l’eau de vaisselle croupie et ses cheveux poisseux qui s’emmêlent à mes poignets (je l’avais prévenu qu’à la prochaine assiette brisée j’en ferais autant de notre couple supra-sensuel).

« Retourne dans la chambre froide, que je lui dis sans arrêt, tu vas faire peur à la clientèle » On a pas idée d’être aussi chiante quand on est morte.

Episode 2

Le dimanche, le restaurant ferme à 15h30 et ne rouvre qu’à 19h30. Alors que les derniers clients retournent à leurs activités dominicales, on entend taper à la porte de service. C’est une sorte de routine. Franz me jette un regard de coin ; je planque sous le plan de travail les petits plats qu’il a laissés à mon attention. Ensuite il se racle la gorge et il ouvre la porte qui donne sur l’impasse. Une silhouette massive et chauve se tient droit devant et bloque le passage. Le type dit d’une voix rauque et enfumée : « t’as pensé à mon petit paquet ? » et Franz sort de la poubelle à verre un sac en papier kraft huileux qu’il lui tend.

– Tu me ferais un petit café, des fois ? lui suggère le massif graisseux.

– En vitesse alors. Tu sais que le patron n’aime pas te voir traîner dans les cuisines, répond Franz à son homologue de corpulence.

– Discret comme une ombre, silencieux comme une tombe, lui dit l’autre avec un sourire carnassier.

– Je ne te présente pas Régis. Vous vous êtes déjà croisés, annonce Franz en invitant l’éléphant à rentrer dans le magasin de porcelaine.

– Sûrement. Tu sais j’n’ai pas la mémoire des cons. Je voulais dire des noms. Mais je pensais des cons.

Je finis de plier mes torchons sales en mimant l’attitude du type qui a rien entendu mais qui est quand même vexé. Le kyste humain fait une accolade à Franz et se tourne vers moi en se gaussant comme une baleine. « Je rigole » qu’il me lance. « J’aime bien rire, il en faut de l’humour si on n’veut pas passer l’arme à gauche fissa dans ce monde de merde ».

Le mec s’installe comme s’il était chez lui. Il pose son gros baluchon dégueulasse sur le plan de travail que je venais de lessiver. J’y vois presque les microbes se répandre dans toute la pièce comme un premier jour de soldes au rayon hifi des grands magasins.

Il porte des rangers trouées-délassées, un pantalon de treillis kaki maintenu par des bretelles jaunes fluo sur un débardeur blanchâtre taché de sueur et sûrement d’échantillons de tous les trucs qu’il a ingurgité durant les dix derniers jours. Et pas un poil sur le caillou. Il est même chauve des sourcils, le type. J’essaie de deviner son âge mais je n’y arrive pas, de toute façon il n’en vaut pas la peine ; autant déboucher le siphon de sol.

Alors Franz et lui discutent du temps qui passe, de l’actualité, de la politique et moi je commence à avoir la dalle. Mais Franz a bien insisté sur le fait que si je sors de la bouffe devant l’autre bibendum, il va se jeter sur moi pour me l’arracher des mains. C’est une espèce d’ogre à l’appétit vorace, il paraît.

En écoutant de loin en loin la conversation, coincé entre la contemplation d’une louche et l’astiquage d’une râpe à fromage, j’apprends qu’il s’appelle Totof. Enfin je présume qu’il a dû s’appeler autrement à une époque, ses parents ne peuvent pas l’avoir appelé comme ça, c’est ridicule. Ou alors ses parents étaient complètement débiles, mais tout de même Totof, il faudrait que ses parents soient ravagés… « Totof comme ton papa mon petit, tu lui ressembles tellement ». C’est un repris de justesse qui vit à moitié dans le jardin public. Il s’est aménagé une cabane dans un coin sombre et le gardien ne l’emmerde pas parce qu’il effraie les toxicos et les exhibitionnistes la nuit. Je suis sûr qu’il fait aussi peur aux animaux. Il fait le tour des cantines et récupère des sacs de bouffe. En échange, Totof le mal-nommé assure qu’il est capable de dégoter à peu près n’importe quelle plante ou bestiole qui vit dans la forêt attenante au jardin public. Comme il dit « c’est son domaine ». Justement, Franz lui tend un papier plié en quatre. C’est une liste de courses.

Bolets de Bordeaux, cèpes, trompettes de la mort, chanterelles grises… je vois bien le goût que ça peut avoir, mais je n’ai aucune idée de leur allure. C’est bien simple quand Franz en prépare, ça ne ressemble plus vraiment à des champignons au final. Il y mettrait un arôme artificiel dans sa sauce au nom exotique, ça ferait le même effet. Mais les gens payent pour avoir l’impression de manger des produits frais transformés par d’autres personnes rien que pour eux. Je présume que c’est parce qu’ils sont trop fainéants pour cultiver leur propre jardin et que dépenser leur argent leur donne une impression de puissance et d’autorité sur celui qui se casse le dos à cuisiner.

Quand Totof des bois a fini son expresso, il se tourne vers moi et me dit « dis-donc, ça te dit de venir avec moi dans la forêt ? ». Je le regarde un moment sans que rien ne me vienne à l’esprit à part une chanson entendue à la radio une heure plus tôt et puis je lui dis « pour quoi faire ? ». Il tourne la tête vers Franz qui lui sourit d’un air bonhomme comme d’habitude. Et Franz me précise : « cueillir des champignons, Régis. Juste des champignons. »

Des visions de roses qui éclosent filmées en vitesse rapide comblent le vide dans ma tête, et une musique d’ascenseur, le chant des oiseaux le matin très tôt, l’odeur du tabac froid dans le cendrier, la couleur orange, le décolleté de la serveuse hier soir, le regard glaçant d’Emelyne, ses ongles plantés dans ma gorge, le fond du plat de gratin de pommes de terre qui m’a pris trente minutes à ravoir à la maille de fer. J’y réponds : « d’accord ».

Deux heures plus tard, je me retrouve à patauger dans des mares de boue un panier en osier sous le bras et un couteau à cran d’arrêt dans l’autre en suivant Totof la parlote. Il n’arrête pas de jacasser tout en se baissant à droite et à gauche, en ajustant sa bedaine ou en poussant des cris d’animaux fantastiques à chaque nouvelle découverte comestible. Il me raconte qu’il a visité des dizaines de pays et qu’il a toujours été déçu par les gens qu’il y a rencontré, qu’il a bossé pour de l’argent et qu’il en a eu pas mal jusqu’à ce qu’il se fasse arnaquer par un copain avec qui il s’était associé mais qui s’avérait être un escroc notoire, il aime les femmes mais un peu trop alors il a arrêté d’aimer les gens en général et il a même été sosie de François Hadji Lazaro dans une émission de télé-réalité belge mais ces salauds l’ont coupé au montage parce qu’il était soi-disant un sosie sans intérêt et qu’il était sale et grossier.

C’est vrai qu’il est sale, mais à l’entendre me déballer sa vie en se penchant toutes les quinze secondes pour ramasser des mycoses, il m’est venu à l’esprit qu’il était plutôt sympathique et méritant en vérité. Rares sont les individus capables d’accepter que les êtres humains ne sont pas faits pour s’entendre et qu’il est plus judicieux dans ces circonstances de se tenir à l’écart des affaires de notre engeance.

Totof m’attrape par le bras d’une main ferme et crottée. Il me dit « tu comptes rester planté devant le chêne toute la journée ou on peut y aller, Régis ? ». J’avais effectivement fait escale le nez planté dans l’écorce d’un vieil arbre vermoulu. « T’es un mec bien, Totof » que je lui dis en plissant les yeux et en faisant une sorte de moue perplexe. « Je sais pas ce que ça vaut, mais je pense que t’es un mec bien. »

J’ai remarqué qu’il avait rempli mon panier en osier et le sien avec plusieurs kilos de champignons de toutes sortes : des longs fins et fripés, des gros charnus et lisses, certains avec des trous et d’autres avec des bosses. Je me suis aussi rendu compte que nous étions en pleine forêt, pas sur un chemin de randonnée, pas sur une piste pour les coureurs du dimanche, juste au milieu des ronces, des fougères et des arbres qui grincent. Il commence à faire sombre. Et là, Totof m’annonce qu’il reste pour relever les collets à lapins et que je ferais mieux de détaler. Il me dit d’aller tout droit en pointant vaguement au loin les dernières lueurs du coucher de soleil avec son gros doigt couvert de terre. Alors je me mets à marcher avec mes deux paniers en osier chargés à ras bord. Je trace une ligne imaginaire dont je ne m’écarte que lorsqu’un arbre se met sur le chemin – ce con. Plus loin, je distingue clairement un sentier pratiqué par les joggeurs et une curieuse passerelle en fer forgée qui passe au-dessus. Elle est bizarre cette passerelle : ni d’un côté, ni de l’autre je ne vois de passage, que des arbustes et des corbeaux piailleurs qui pourraient tout aussi bien être des corneilles. Les corneilles, ce sont des gros corbeaux piailleurs avec un petit arrière-goût de noisette et de bouffe pour chat. La passerelle m’attire étrangement. Je décide de faire quelques pas de côté en crabe pour rester dans l’axe de ma trajectoire et me rapprocher un peu de l’édifice. On dirait qu’elle a été assemblée il y a fort longtemps et la nature a repris ses droits dessus, dessous, partout. Le plancher est en bois noirci d’humidité et la rouille a décollé la peinture noire qui devait recouvrir la ferronnerie. Je perçois plus loin à travers les branchages ce qui ressemble bien à une maison de maître ou à un manoir. Ce doit être plutôt tranquille d’habiter par ici que je me suis dit. Mais la nuit commence à tomber. Déjà que j’y vois plus bien clair, manquerait plus que je me perde. Je suis obligé de traverser plusieurs bosquets qui piquent, chevaucher de charmants petits ruisseaux, de m’enfoncer dans des frondaisons et en sortir couvert d’insectes et de me coincer un pied dans un amas de branches mortes pour enfin arriver à la lisière de la forêt et aux abords du jardin public. J’ai senti le regard réprobateur de quelques passants ahuris que j’ai croisé sur le chemin du retour jusqu’au restaurant. Je pense assez bien cerner ce que ressent Totof le sauvageon.

Devant la porte de service du restaurant, je constate que mes bras sont occupés et engourdis d’avoir supporté les kilos de champignons pendant tout le trajet. En conséquence je n’ai que deux possibilités pour toquer : plusieurs coups de pied ou plusieurs coups de tête. Mes vieilles tennis à dix balles étant couvertes de boue et de branchages arrachés à la flore locale, mon choix a été vite fait. Je ne vais tout de même pas salir la porte inutilement.

Franz m’ouvre sans tarder et m’accueille d’un « pas trop tôt Régis. Au boulot mon ami ! Le resto est complet ce soir. »

Episode 3

Je sors pour fumer une cigarette parce que bon, on ne fume pas à l’intérieur sauf les jambons peut-être. Sur le pas de la porte, j’observe le silence, les nuages qui déroulent sur une trame de ciel bleu nuit – puisque c’est la nuit ça me semble assez honnête – je dirais qu’à l’allure où ils vont, et à la forme du bâtiment c’est un vent du nord pourtant le souffle qui maltraite ma cigarette, lui, il vient du sud, et il me pique les doigts. On dirait qu’il va geler, c’est la saison qui veut ça ma pov’dame.

Tout est gris dehors et bleu et effacé comme dans les films d’horreur des années où on n’avait pas encore inventé la couleur au cinéma. Les arbres sont flétris, les feuilles décomposées le vent siffle dans les interstices des murs et de la toiture l’ensemble est assez lugubre mais aussi très apaisant. En réalité c’est l’automne alors, ce genre de décor était plutôt prévisible.

Des lumières sont allumées aux étages, j’entends des rires au second, une bougie portée au visage d’un homme barbu me laisse entrevoir un regard vide et menaçant. Je ne fais pourtant aucun bruit sinon une longue expiration de fumée humide qui cristallise instantanément.

Puis j’écrase la cigarette dans une touffe d’herbe émeraude et quand je me retourne pour saisir la poignée de la porte une jeune femme se tient dans l’embrasure et me sourit en me faisant signe de rentrer. Alors je suis poli, je passe le pas de porte en la remerciant. A deux pas de là, un autre type se tient devant la porte de ce qui doit être ma chambre pour la nuit.

Après tout, je ne vais pas traverser la forêt de nouveau par ce temps c’est un coup à attraper des engelures. Une bonne nuit de sommeil me fera le plus grand bien. La chambre est propre, le lit est préparé avec des draps d’un blanc presque honnête et des chandeliers qui doivent valoir pépète. Le type referme la porte sur moi sans dire un mot. Parfois, quand on a la chance de trouver un refuge, mieux vaut ne pas trop se poser de questions et accepter ce qui arrive.

Par la fenêtre de la chambre, des visages s’agglutinent et me regardent. Les têtes sont moches et grimaçantes, j’imagine qu’ils auraient voulu avoir ma chambre. Dommage pour vous les loulous, profitez du spectacle je m’en vais roupiller comme un damné ; la journée a été éprouvante et je suis rincé. J’entame un effeuillage devant les éberlués qui matent par le carreau, j’envoie mes chaussures valdinguer à l’autre bout de la pièce et je m’élance façon Richard Douglas Fosbury au-dessus du sommier à ressorts. Quel saut extraordinaire, encore un record de battu par l’intrépide Régis, le seul compétiteur à refuser l’uniforme des sportifs. Quelle audace, quel slip !

Attends un peu. Qu’est-ce que je fais là au juste ? Je me relève, je ramasse mon pantalon. Il manque un bout de l’histoire. J’étais dans la cuisine, c’était la fin du service, j’ai mangé ce qui restait de pâtes et… de champignons. Ah oui, je vois. Oui, en réalité, je ne suis pas vraiment là. Là, où d’ailleurs ? C’est sûrement un rêve. Je me dirige vers la fenêtre aux curieux, je tourne la crémone en laiton qui couine, j’essaie de tirer une tête aussi désagréable que les leurs et je leur balance : dites-donc les affreux, ils ont rien d’autre à foutre que de me reluquer le sguègue ? Ils veulent une tournée de mandales ?

De la masse de crânes ébouriffés empilés au rebord de la fenêtre je n’entends en guise de réponse que des grognements indistincts, des râles pénibles, quelques cris suraiguës, et oh tiens, Emelyne bondit en hurlant depuis la porte derrière moi, me passe au travers et se jette dans le même mouvement sur les moches. Bon, nécessairement, je suis surpris. Déjà que j’aime pas quand on me passe à travers en général, je ne savais pas qu’en plus qu’elle était dans la chambre, une chambre dans un lieu qui ne me dit rien du tout. La voilà qui envoie des volées de coups de savate et elle en envoie un, deux, trois au tapis, les autres tiennent bon, ils la voient. Ils LA voient. Je veux dire, c’était déjà quelque chose pour moi d’être le seul à pouvoir interagir avec elle, mais là c’est tout le troupeau de tocards qui se bat avec elle. A bien y regarder, les types sont pas nets de toute façon : il leur manque des bouts par endroits. Emelyne me vocifère en dedans « va-t’en, maintenant ! Vite ! »

A force de la fréquenter, j’ai beaucoup appris de son tempérament. Quand elle est dans cet état-là, ça ne sert à rien de discuter. Alors je la laisse s’amuser avec ses petits camarades, je ramasse mes affaires, je me rhabille fissa et avant de sortir mon regard croise une dernière fois celui d’Emelyne, terrorisée, à moitié dévorée. Drôles de coutumes chez les morts.

Je me précipite vers la porte, j’ouvre et le type est encore là. Je suis nez à nez avec lui, façon de parler parce qu’aux premières loges il semblerait qu’il lui en manque un sacré morceau, pareil au niveau des lèvres et des paupières, même les dents, il n’y a pas le compte. Je n’ai pas le temps d’entamer la discussion, il essaie de m’attraper au col. Je lui envoie un uppercut des familles et le voilà par terre, séché. Littéralement tout sec. Les bras lui en tombent, non vraiment, en miettes le mec. Le couloir est dans la pénombre, je vois une porte à proximité sur la gauche, une autre presque en face par laquelle je suis rentré et de l’autre bout du couloir sur la droite déboule la jeune femme de tout à l’heure. Elle hurle, ou plutôt elle gazouille comme un autocuiseur dont la soupape tourne trop vite. Elle se rue sur moi les bras et les mains secoués de spasmes – trop de café sans doute, j’ai juste le temps de me précipiter vers la porte qui donne dans le jardin. Et dehors, il pleut. Temps pourri, c’est bien ma veine.

En maintenant la porte fermée du mieux que je le peux pour éviter de me coltiner la cinglée, j’essaie de situer l’endroit, comment j’y suis arrivé et surtout comment en partir. Un coup d’œil au jardin, ça ressemble de loin en loin au parc de la résidence, cerné de bâtiments anciens et assez harmonieux. En même temps, je n’y connais rien, ça doit être le stress qui m’envoie des signaux de sensibilité esthétique au mauvais moment. J’ai besoin de me souvenir et d’avoir un plan de secours, mais les branchements de ma tête sont foirés. Le psychiatre avait raison au moins sur ce point. Oh, un arbre ! Il n’est pas trop loin, si je lâche la porte et que j’arrive à grimper dedans avant que l’autre ahurie me rattrape, j’aurai deux avantages : la paix cinq minutes et un poste de vigie en hauteur pour apprécier la qualité des modénatures et l’équilibre des menuiseries typiquement baroques. Bordel.

Et un, et deux ! DEUX ! Attendre trois, c’est nul, je me lance dans ma course folle vers ce qui s’avère être un gros sapin dès le compte de deux. C’est un des secrets de ma réussite dans la vie : j’ai un chiffre d’avance. Peu importe. J’entends la porte s’ouvrir et les gazouillis qui redoublent d’intensité. Elle me colle aux basques. Le conifère n’était pas aussi près que je ne l’espérais, ou peut-être que c’est moi qui perd de la vitesse. Un coup d’œil derrière, plus personne. Je baisse les yeux, elle s’est accrochée à ma tennis droite ! J’y mets un pointu du gauche à la mâchoire, mécaniquement. Elle roule sur le côté : son dentier prend la direction des étoiles. Plus que quelques mètres et c’est un nouvel exploit de Régis qui touche au but après une course folle de vingt-cinq mètres ! Quel phénomène, quel héros ! Et il entame l’ascension du sapin par la face nord sous les acclamations tonitruantes de truands toniques acculés au tronc mais bien incapables de le rejoindre.

L’escalade est interminable. J’ai des épines plein les doigts, des bestioles grouillent sous mon maillot, ça sent comme les bonbons Ricola et avec l’obscurité et les branches je n’y vois finalement rien du tout, ni en dessous, ni au-dessus, ni l’architecture aux corniches ciselées et aux motifs floraux. Arrête !

Régis atteint bientôt la cime de l’épicéa (non ce n’est pas un sapin…), perdant pied peu à peu avec ce qui lui semble être la réalité. Le pin ploie sous son poids, une branche cède, puis une autre. Il s’accroche à son cauchemar. Peut-être lui procure-t-il plus d’intensité que la routine minable dans laquelle il s’est lui seul embourbé. Pauvre diable de Régis, quel triste spectacle que d’assister à la ruine d’un être humain ! Un violent coup de vent le déstabilise, il chute !

Hé ! Hé ! Qui me parle ? Qui me… aaaaaaaarghle ?

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