La vie de Régis – Saison 2, épisode 1

Salut ! J’ai le plaisir de vous présenter le premier épisode de la seconde saison de La Vie de Régis : un feuilleton au rythme endiablé entamé à peu près à la même période l’an dernier. En quelques mots, il s’agit de l’histoire d’un type un peu paumé à qui il arrive des évènements fantastiques et presque normaux. L’histoire est racontée par le personnage principal, avec ses propres mots et sa propre logique – logique singulière, tenant du donnant-donnant ou de l’action-réaction, révélatrice d’une perception du monde étroite et néanmoins touchante. 

Un nouvel épisode sera présenté tous les deux ou trois jours. Je serais ravi de lire vos commentaires et de répondre à vos questions. Ah, et si ça vous plaît, partagez !

J’ajoute en fin d’article les liens vers les articles de l’année dernière (épisodes 1 à 9, annotés, non corrigés pour les curieux) et un lien vers le PDF des épisodes corrigés pour tout reprendre depuis le début sur des bases saines.

Bisous arcs-en-ciel !

La vie de Régis, saison 2, épisode 1


 Un chien aboie : les années passent et les œufs durs. Chaque matin, en pensant à tout ce qui m’est arrivé depuis la Résidence, j’essaie de réprimer mon envie de répéter à voix haute cette expression idiote : sans succès. Et Franz, chaque fois, alors qu’il met son tablier, me regarde avec son air de chien battu et triste et vide en hochant la tête. Mon pauvre vieux, heureusement qu’il est là et qu’il me supporte. D’ailleurs, je n’ai jamais tellement bien compris pourquoi il s’obstinait à me tolérer dans son environnement de travail. C’est vrai quoi, si j’étais lui et que je devais m’encaisser moi-même, enfin si j’étais Franz et que je devais me coltiner Régis, je crois que j’y arriverais pas. En fait, l’idée simplement d’être dans la peau grasse et velue de Franz me révulse.

J’émerge en grinçant des genoux, du dessous du plan de travail où j’ai établi mon terrier. C’est là que j’ai trouvé refuge depuis que nous faisons chambre froide à part avec Emelyne pour une obscure raison de jalousie déplacée – soi-disant que j’aurais le sang chaud et la vue un peu basse quand déboulent les serveuses au coup de feu de midi. Je n’ai aucune notion de l’heure qu’il est, l’arrière-cuisine ne comporte aucune fenêtre et la porte de service n’a pas de vitrage. Il y a bien la grille d’aération mais je l’ai bouchée parce que ça me filait des courants d’air dans les oreilles et ça m’agace. Puisque Franz est arrivé, il doit être dans les dix heures et il y a fort à parier qu’il va se mettre à faire un boucan du diable avec ses marmites et ses ustensiles aux noms bizarres.

T’y crois ça que des types sont payés pour cuisiner pour un tas de gens qui payent un autre type qui a comme unique talent d’avoir eu assez d’argent un jour pour investir dans les quatre murs d’un restaurant ? Je présume que ça ne choque que moi, et puis si ça lui plait à Franz d’être au service d’un patron, Salvatore qu’il s’appelle, à faire chauffer de l’eau pour y plonger des pâtes toute la sainte journée, c’est son problème, pas le mien. Mon problème c’est qu’il m’empêche de dormir et que ma journée quant à elle, ne commence que dans une paire d’heures au moment où la vaisselle se sera amoncelée dangereusement sur le rebord de l’évier.

Ici on dit trattoria ; ça veut dire qu’il y a des nappes en tissu et des bougies. J’imagine que c’est plus chic que pizzeria et nappe en papier à motif publicitaire pour une marque d’eau gazeuse du pays. Et ça justifie aussi le prix du centimètre carré de pizza. Une pizza, ce n’est rien qu’une pizza, hein Franz ? T’y mets toujours la même chose qu’elle coûte trois pesos ou quinze euros, pas vrai ? D’ailleurs, tu t’en fous Franz. Toi, du moment que tu as ton salaire à la fin du mois, qu’on te demande de cuisiner des petits plats du Périgord ou des chinoiseries ça t’est égal. C’est pour ça que j’t’aime bien Franz. T’es inflexible ou intransgressif, un truc du genre. Il y a du bon dans la cuisine italienne. Les pâtes de la veille par exemple baignées dans la sauve tomate et le basilic, saupoudrées de sucre et d’huile d’olive c’est encore meilleur au petit déjeuner.

Le patron s’appelle Salvatore Quelque-chose-en-a. C’est un petit homme rondouillard d’une cinquantaine d’années bien habillé, propre sur lui, portant moustache finement taillée, gourmette et chevalière en argent à initiales gravées, lunettes sans bord et des poils dans les oreilles. Il déboule dans l’arrière-cuisine par la porte qui donne dans la salle du restaurant – la porte qui sert à rentrer dans l’arrière-cuisine, pas celle qui est juste à côté et qui sert à sortir de l’arrière-cuisine… celle-là on s’en sert jamais. Avec son accent travaillé de sicilien de banlieue lilloise, et sa façon d’élever la voix au milieu des phrases  – attends une minute… – chaque fois qu’il entame une nouvelle tirade, on dirait qu’il est en colère : il élève le ton et il bat des ailes dans tous les sens comme s’il voulait s’envoler – élever le thon ? – en lorgnant tantôt à gauche, tantôt à droite et se plaignant tout le temps que je ne sais quelle casserole en cuivre a disparu la veille ou dieu sait quoi ; et même que c’est un scandale une porcherie pareille on n’a pas idée de dormir sous l’évier tout ça tout ça.

Peut-on élever des thons ? Je veux dire, dans l’absolu, est-ce qu’on peut avoir des thons dans un super aquarium dans un beau et grand jardin fleuri et chaque matin au réveil, passer la tête par la porte-fenêtre du premier étage et sortir sur le balcon en peignoir brodé cent pour cent coton d’où les thons peuvent me contempler agrippé au garde-corps et ils sont si contents les thons de me voir qu’ils exécutent des saltos dans l’air chaud d’un été calme comme des dauphins mais un peu plus patauds et c’est tellement drôle que je ris, les thons rient aussi, nous rions de concert et quand je dis de concert je veux bien entendu insister sur l’aspect sonore de notre rire, sinon j’aurais dit de conserve et là j’aurais insisté sur le référentiel intrinsèque lié à ces animaux : boîte de thon au naturel.

Franz a décoché une tarte plat-de-la-main-droite sur la zone pommette-fossette de ma joue gauche parce que je riais un peu trop fort et sans raison APPARENTE ; ce qui m’a instantanément ramené à la réalité. Une réalité d’étagères ajourées en inox, de paillasses carrelées et d’outils de cuisine, de fours, de gazinières, de chambres froides et de Franz et de son patron qui s’engueulent sur le menu du jour et les conditions salariales du peuple qui vaincra. Une tarte venant d’un cuisinier en même temps…Franz est mon pacificateur. Je ne sais pas si ça se dit, en tout cas c’est ce qu’il est pour moi. Si seulement il pouvait les voir ces thons dans leur aquarium, je suis sûr qu’il rirait avec moi et les thons de concert. Je les vois habillés avec des costumes comme les musiciens maintenant : des queues de pie ! Des thons en queue de pie de concert au naturel. HA HA HA ! Revers-main-droite sur oreille droite. Cette fois, promis, je me tiens à carreau. Veste à carreaux.

Après tout c’est grâce à Franz et à Salvatore si j’ai atterri ici. Ils m’ont offert une nouvelle chance de trouver ma place dans la société. Et cette place, pour le moment, c’est alternativement sous le plan de travail et dans l’évier. Plongeur qu’ils disaient.

Ecoutez-moi attentivement Franz, qu’il dit le patron, si mes intuitions gastronomiques ne vous conviennent pas, vous et votre guignol de collègue avez tout à fait le droit de foutre le camp. C’est ma cuisine, mon restaurant et mes CLIENTS. Si je vous dis d’y aller moins lourd sur le mascarpone dans les raviolis aux épinards, vous faites ce que je dis, bon sang ! Gardez votre sensibilité pour quand vous serez le patron, ici ce qui compte c’est mon fric. MON FRIC.

Le voilà reparti en salle jouant des talonnettes sur le carrelage vénitien.  Franz n’a plus moufté un mot et s’est remis à ciseler la ciboulette. Après un rapide décompte du nombre d’individus présents dans les cuisines j’ai fini par accepter que le guignol dont parlait Salvatore, c’est moi. Et après tout, il n’avait sûrement pas tort. Confondre plongeur et plongiste. Alors j’enfile le tablier et les gants et je commence à récurer des poêles en cadence avec le ciselage de la ciboulette. Vers onze heures, la clochette suspendue au-dessus de la porte d’entrée du restaurant s’agite, de même que les petites fesses des serveuses, les grognements féroces d’Emelyne me piquant les doigts avec des fourchettes, son regard noir éteint dans l’eau de vaisselle croupie et ses cheveux poisseux qui s’emmêlent à mes poignets  (je l’avais prévenu qu’à la prochaine assiette brisée j’en ferais autant de notre couple supra-sensuel).

« Retourne dans la chambre froide, que je lui dis sans arrêt, tu vas faire peur à la clientèle » On a pas idée d’être aussi chiante quand on est morte.


Retrouvez les épisodes de la saison 1 ici :

Episode 1 | Episode 2 | Episode 3 | Episode 4 | Episode 5 | Episode 6 | Episode 7 | Episode 8 | Episode 9

Ou la version PDF en cliquant ici

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