La vie de Régis – Saison 2, épisode 9

Admettons que je me tienne dans l’embrasure de la porte du bureau du Narrateur. Un pied à l’intérieur, j’arbore un costume d’époque saillant et mon champ lexical s’étoffe d’un vocabulaire qui m’était jusqu’à présent inconnu ou somme toute au moins oublié. Je recule de deux pas, me revoilà dans le couloir dégueulasse et j’ai troqué ma jolie montre et mon gilet contre une poignée de fleurs brillantes et un t-shirt douteux. J’essaie une nouvelle fois : pareil. Je pousse Franz à l’intérieur, à l’extérieur, même topo en plus gros. Cet endroit est génial. Un pied sur la moquette, l’autre dans le passage, je me prends à imaginer que je pourrais avoir un petit vestibule similaire dans l’arrière cuisine à côté de la chambre froide, où instantanément je changerais d’allure aux petits matins difficiles. Quel gain de temps, ça serait le panard.

Katharina se promène dans le bureau, revêtant une superbe robe longue empire plissée à la taille  en crêpe de soie rehaussée de dentelle de Caudry et de perles. Elle balaye d’une main légère les boiseries impeccables et me lance parfois des regards langoureux. Je prends un peu de recul, en sortant du bureau. Nan, ça colle pas. Je m’en fous des robes en vrai. Franz se rapproche de moi et se tient à l’affût tel le chien de chasse le dimanche matin à la campagne quand les pigeons décollent en meute sanguinaire, il me dit qu’il aimerait bien qu’on s’en aille, j’y dis que c’est lui qui sent l’ail mais il n’a pas d’humour ce soir. La situation ne le rassure pas. Forcément, lui sorti de sa cuisine, il n’a jamais rien vu. Ah, pour pondre des petits plats venus de l’espace, il y a du monde hein, mais dès qu’on commence à toucher au spécial, Monsieur Franz est refroidi.

Si ça ne tenait qu’à moi, je foutrais le bureau à sac. D’abord, ça réchaufferait un peu l’ambiance et puis ça compenserait les torts que le Narrateur m’a causé. Sans son bureau, il fera moins le malin. Sors de là, Katha, t’es cernée ! Ha ha, non, vraiment il n’y a rien à voir ici. Il est parti, je vais tout cramer et n’en parlons plus. Mais au lieu de nous rejoindre dehors, elle s’installe sur une des chaises près de la bibliothèque et elle lit des trucs qui traînent sur la table. Je pourrais danser la carmagnole sur la table basse qu’elle ne me remarquerait pas. Elle est totalement absorbée par sa lecture, ce qui ne veut pas dire que le papier est en train de la digérer. C’est plutôt elle qui est en train de gober toutes les bêtises que l’autre ahuri a sûrement écrit à propos de nous.

Elle finit par lever ses beaux yeux bleus avec un sourire poli – mais on me la fait pas à moi, pas folle la guêpe : elle a le bourdon. Elle attrape un crayon, une règle en bois et elle hachure des phrases. Avec Franz on irait tout de même plus vite en mettant tout par terre, arrosé de cognac et en craquant une allumette. Je reconnais que hachurer des papelards c’est bien senti, mais c’est foutrement long.

« Et Totof nous attend dehors, sans rigoler. Saccageons la décoration et tirons-nous ! » crie Franz, sur un coup de panique.

« Non, dit-elle, tout ce qui est ici représente nos existences, ce que nous sommes, ce que nous savons, c’est notre destinée qui est écrite dans chacun de ces livres, sur ces notes et les détruire complètement nous annihilerait. Je ne veux pas disparaître, Régis. » Solennelle et très calmement, elle trace une ligne au travers des mots, supprime proprement un paragraphe, puis un autre. Elle griffonne une tirade, ajoute une note à une description. Régis et Franz sont désormais bloqués à l’extérieur du bureau. La porte est ouverte pourtant, et tous les efforts qu’ils produisent pour briser la barrière invisible qui les contient à l’extérieur sont vains. « Vous n’êtes jamais venus ici. Vous ne vous souviendrez pas de ce qui s’est passé.Ce manoir va disparaître de vos mémoires, et moi avec. Il est temps de réparer quelques erreurs et de nous offrir une nouvelle chance.

Que préfères-tu Régis ? Par où commencer…

Le vent s’engouffre à l’intérieur de la cabane chassant des volutes de fumée bleue au travers de l’espace infini qui l’entoure. Rien ni personne ne perturbe l’atmosphère calme de cette fin d’après-midi d’automne bercé par le roulis des vagues, le cri des mouettes et le défilement des publicités au panneau d’affichage de la superette.

Déjà, je te rappelle Franz que si nous avons investi dans cette baraque à frites, c’est pour une bonne raison. Les FRITES, Franz. Tu ne peux pas sans arrêt essayer de rivaliser avec la nature pour en changer l’usage. On ne fait pas des frites de carotte, de navet ni même de patate douce, on fait des frites de patates et puis c’est tout. Avec tes âneries, c’est pas étonnant qu’on ne trouve pas de clients. N’essaie pas de me faire croire que c’est à cause de l’emplacement. Il est très bien ce parking. En plus on a une belle vue sur la Manche.

Et puis fais pas cette tête, prends une bière, détends-toi. Tu vois bien que tu fais fuir les passants. Tiens, tu as vu la jolie fille en vert là-bas sur la digue ? Elle me rappelle quelqu’un. Une nana que j’ai croisée à Berlin, à l’époque où la scène punk était encore active, comment elle s’appelait déjà ? C’est pas ton genre ? C’est quoi ton genre, Franz ? J’imagine que tu préfères la compagnie de tes couteaux. Tiens et t’as vu l’autre là-bas avec son regard bizarre. Elle a rien compris, celle-là. Qu’est-ce tu regardes, oh ! Hé, c’est de l’autre côté la mer ! Quoi, elle est sourde ou bien ? Peut-être qu’elle n’ose pas s’approcher pour regarder le menu. Tu vois, Franz, comme tu fais peur aux gens.

Je sens qu’il va se mettre à pleuvoir. Ce coup-ci on est garanti de pas faire un couvert.

Tu sais à quoi je pensais hier soir ? Tu t’en fous, très bien. Je me disais qu’on a tout de même de la chance de pouvoir faire ce qu’on veut. Il y a tellement de gens qui triment toute leur vie à faire des trucs qui les intéressent pas et au final, ils finissent par s’en rendre compte mais beaucoup trop tard et en s’échinant à la tâche, ils perdent le sens profond de leur existence. Ils sont persuadés d’être des héros de leur propre histoire, alors qu’on est tous les pions d’un autre joueur. T’as vu, c’est que ça cogite là-dedans. Ce qui m’effraie le plus dans cette histoire, c’est que les gens croient toujours qu’ils sont libres alors qu’ils ne copient que les schémas et les routines des autres en lorgnant toujours un peu sur le voisin. Ils n’ont pas d’avenir, ils ont un plan et ils le suivent sans se demander si c’est vraiment ce qu’ils veulent. On pourrait faire du vin chaud cet hiver, et des moules. Des moules au vin chaud, ah oui, je vois quand ce ne sont pas tes idées, forcément c’est nul. Et pourquoi pas un burger aux huîtres panées ?

Un type à l’allure familière passe la tête par la fenêtre de la guérite et en s’excusant de nous interrompre en pleine discussion gastronomique, il demande poliment : « alors, vous la trouvez comment la fin de votre aventure ? »

Franz me regarde de travers, sûrement qu’il est vexé par la pertinence de mes propositions, et l’autre type sourit d’un air niais. J’y réponds : « sur place ou à emporter ? »

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